Inès Bouallou, ceci n’est pas un selfie

Faisant de l’autoportrait son thème iconographique majeur, Inès Bouallou livre un travail empreint de douceur et de mélancolie. En déployant une esthétique anachronique, elle questionne le genre et le corps comme vecteurs émotionnels et thérapeutiques puissants.

Avec leurs noirs et blancs granuleux, leurs mises en scènes intimistes, on croirait ses images tout droit extraites d’un film de la Nouvelle Vague. Puis on croise son regard, son allure un brin désuète et farouche à la fois, ses cheveux tantôt courts ou mi-longs qui ondulent et encadrent délicatement son visage, lui donnant un faux air de Jim Morrison, dont le portrait s’affiche sur son sac… La jeune photographe cultive le mystère et l’androgynie. À tout juste trente ans, Inès Bouallou semble traverser les époques et brouiller les normes sociales.

Artiste visuelle autodidacte originaire de Salé, elle se rêvait écrivaine et poète. Elle révère l’intranquille Pessoa, Camus ou Kundera (à qui elle emprunte le titre La vie est ailleurs pour l’une de ses séries) autant que le surréalisme de Magritte, Klimt ou Schiele, qui la fascinent. Des auteurs et peintres qui nourrissent sa réflexion, attisent son imaginaire et pavent la voie de sa démarche photographique. Si ce médium est entré tardivement dans sa vie, elle se l’est toutefois rapidement approprié, se passionnant pour la technique et le champ des possibles.

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Le corps comme outil de recherche

L’autoportrait s’impose comme une signature esthétique pour aborder des questionnements intimes, « existentiels même », précise celle qui a rapidement été cataloguée photographe de la cause queer au Maroc. Certes, ses premiers travaux ont largement exploré la non-binarité, la neutralité de genre pour mieux déconstruire les normes sociales, mais elle refuse d’être réduite à cette « seule identité ». L’étiquette est trop étroite pour les multiples facettes d’Inès Bouallou. Elle défend une approche plus universaliste et se plaît à évoquer la dualité de l’être.

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Pour la jeune artiste, le corps est avant tout un outil de recherche et un moyen d’exploration de l’intériorité. Elle le couvre davantage dans ses derniers corpus, non par honte, mais pour éviter les amalgames et raccourcis, et dévoiler un peu plus de sa profondeur.

Pour Inès Bouallou, « l’autoportrait est une affaire très sérieuse » (lire Diptyk n°61, dossier « Mon portrait, ma bataille »), à ne pas confondre avec la profusion de mises en scène de soi et d’ego trips à outrance qui inondent les réseaux sociaux. Ce n’est pas pour rien qu’elle s’agace lorsque d’aucuns l’épinglent sur le volet « narcissique » de cette pratique artistique. Si elle choisit de se (re)présenter devant et derrière l’objectif, c’est paradoxalement par pudeur. « Je parle de mes émotions, de moments de tristesse ou de joie, de mélancolie, de dépression… Je ne saurais pas demander à quelqu’un d’autre d’exprimer exactement ce que je ressens à l’intérieur », explique-t-elle simplement.

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L’acte photographique prend alors des atours thérapeutiques. Elle sonde et soigne ses maux en images et invite à trouver la solution en soi. Car s’il est vrai qu’elle se met en scène, elle ne semble jamais seule sur ses clichés. En s’amusant des possibilités de la double exposition, cette « grande impatiente » qui « aime courir pendant les dix secondes » du retardateur dévoile littéralement ses autres moi, fantomatiques et évanescents. À travers ce procédé de fabrication, elle souhaite faire de ses images un rappel, une voix qui murmure : « Tu n’es jamais seule ». Une main sur le cœur, une étreinte délicate pansent les souffrances. La douceur infuse. La magie opère. Le message d’abord personnel et intime se pare d’universel.

Inès Bouallou appartient à cette génération qui ne craint plus d’évoquer sa fragilité, voire revendique les fêlures. Le corps désexualisé, non érotisé, couvert ou demi-nu qu’elle exhibe, invite à l’introspection, à questionner nos émotions. L’essence même de notre humanité.

Par Houda Outarahout

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