La Biennale de Venise peut-elle rester neutre en temps de guerre ? // Can the Venice Biennale stay neutral in wartime?
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Le retour de la Russie à la Biennale de Venise, après quatre ans d’absence, ravive cette semaine un vieux débat. La grande messe de l’art contemporain peut-elle vraiment rester à l’écart de la politique et des conflits ? En 2022, la Biennale de Venise avait refusé toute collaboration avec la Russie au moment où celle-ci lançait son offensive militaire contre l’Ukraine. Le pavillon russe était resté fermé après le retrait des artistes et du commissaire du projet, qui dénonçaient une guerre « politiquement et émotionnellement insupportable ». Changement de cap. Le 4 mars dernier, la Biennale a annoncé la réouverture du pavillon russe pour la 61ᵉ édition. Face aux critiques, son président, Pietrangelo Buttafuoco, brandit la neutralité comme principe cardinal affirmant que « La Biennale de Venise rejette toute forme d’exclusion ou de censure dans la culture et l’art ».
Les pavillons nationaux permanents appartiennent aux États et l’organisation de la Biennale estime aujourd’hui ne pas avoir le pouvoir d’interférer. « Tout pays reconnu par la République italienne » peut ainsi « simplement notifier son intention de participer s’il possède un pavillon dans les Giardini ». Il n’en fallait pas plus pour déclencher une levée de boucliers. Le collectif russe dissident Pussy Riot rappelle, dans une publication diffusée sur les réseaux sociaux, que « le pavillon russe n’est pas une ambassade : il ne constitue pas un territoire souverain et ne bénéficie d’aucun statut diplomatique ». Selon le groupe, les autorités italiennes, la ville de Venise et la Fondation de la Biennale pourraient donc s’opposer à cette participation.Le lendemain de l’annonce, le ministère italien de la Culture estimait pour sa part, dans un communiqué, que cette participation avait été « décidée en totale autonomie par la Fondation Biennale, malgré l’orientation contraire du gouvernement italien ». Sans surprise, le ministère ukrainien de la Culture dénonce, de son côté, une décision « inacceptable et incompréhensible » tandis que la Commission européenne indique cette semaine qu’elle pourrait reconsidérer les subventions accordées dont une aide de deux millions d’euros. Une pétition Stop the Normalization of War Crimes Through Art lancée sur Change.org. par plusieurs personnalités comme l’activiste et champion des échecs Garry Kasparov ou encore le Directeur des Beaux-Arts de Paris Éric de Chassey, a recueilli plus de 4000 signatures.
Ce n’est pas la première fois que la Biennale se heurte à l’incompréhension face à ses positions. Le pavillon israélien est régulièrement pointé du doigt. Depuis 2024, des collectifs d’artistes et d’acteurs culturels, comme Art Not Genocide Alliance (ANGA), demandent haut et fort l’exclusion d’Israël. Les campagnes de contestation se multiplient. Comme lorsque l’Afrique du Sud a annoncé annuler sa participation à cause d’une œuvre liée à Gaza.Que révèlent ces tensions grandissantes ? Une forme d’illisibilité. Un paradoxe aussi. La Biennale peut bien invoquer la neutralité : les pavillons nationaux n’en restent pas moins des instruments de soft power redoutablement efficaces.
Le Qatar ne s’y est pas trompé en construisant un pavillon permanent dans les Giardini. « We don’t want to be here as foreigners but as storytellers », déclarait Sheikha Al-Mayassa bint Hamad bin Khalifa Al Thani, présidente de Qatar Museums, lors de la Biennale d’architecture l’an dernier. Le storytelling, c’est bien là où tout se joue. Le pavillon devient alors un outil d’influence culturelle autant qu’un instrument d’affirmation politique. Le pavillon américain en offre un exemple : sous l’administration Trump, le choix d’Alma Allen et de ses sculptures abstraites tranche avec les propositions récentes qui avaient fait de la diversité culturelle et des identités minoritaires un axe fort de la présence américaine, de Simone Leigh (2022) à Jeffrey Gibson (2024).
Du côté russe, l’annonce a en tout cas été interprétée comme une victoire symbolique. Cité par Reuters, Mikhail Shvydkoi, représentant spécial de Vladimir Poutine pour la coopération culturelle internationale, estime que ce retour constitue « la preuve que la culture russe n’est pas isolée » et que les tentatives occidentales de « cancel » auraient échoué. Une lecture qui fait glisser, qu’on le veuille ou non, la Biennale sur le terrain idéologique et confirme la dimension politique que beaucoup lui accordent. Tous, sauf peut-être la Biennale elle-même.
Naïveté ou symptôme d’une biennale perdue, comme beaucoup d’institutions, face un ordre mondial en pleine reconfiguration ? Ces débats indiquent au moins une chose : une nouvelle éthique est sans doute nécessaire. Les principes de participation devraient être revus à son aune. Pour rester en phase avec ce que l’art ne doit pas être : un instrument de propagande de guerre.
Emmanuelle Outtier
As Russia continues its war against Ukraine, its return to the Venice Biennale after four years of absence has reignited a long-standing debate. Can the world’s most prestigious contemporary art exhibition truly remain detached from politics and conflict?
In 2022, the Venice Biennale refused any collaboration with Russia as the country launched its military offensive against Ukraine. The Russian pavilion remained closed after the artists and the project’s curator withdrew, denouncing a war they described as “politically and emotionally unbearable.”
Now the Biennale has reversed course. On March 4 it announced that the Russian pavilion would reopen for the 61st edition. Facing mounting criticism, the Biennale’s president, Pietrangelo Buttafuoco, has invoked neutrality as a guiding principle, stating that “the Venice Biennale rejects any form of exclusion or censorship in culture and art.”
Permanent national pavilions belong to individual states, and the Biennale organization now argues that it does not have the authority to intervene. “Any country recognized by the Italian Republic,” it says, may simply notify its intention to participate if it owns a pavilion in the Giardini.
That explanation has done little to calm the backlash. The dissident Russian collective Pussy Riot responded in a social media statement that “the Russian pavilion is not an embassy. It is not sovereign territory and does not enjoy diplomatic status.” According to the group, Italian authorities, the city of Venice and the Biennale Foundation could therefore block the participation if they chose to do so.
The day after the announcement, Italy’s Ministry of Culture issued a statement stressing that the decision had been made “in complete autonomy by the Biennale Foundation, despite the Italian government’s contrary position.”
Ukraine’s Ministry of Culture has unsurprisingly condemned the move as “unacceptable and incomprehensible.” This week the European Commission also signaled that it may reconsider its financial support, including a €2m subsidy.
Meanwhile, a petition titled Stop the Normalization of War Crimes Through Art, launched on Change.org by several public figures including the activist and chess champion Garry Kasparov and Éric de Chassey, director of the Beaux-Arts de Paris, has gathered more than 4,000 signatures.
Israel, South Africa and Qatar
This is far from the first time the Biennale has faced criticism over its stance. Israel’s pavilion has long been a flashpoint. Since 2024, artist and cultural collectives such as Art Not Genocide Alliance (ANGA) have repeatedly called for Israel’s exclusion. Campaigns and protests have multiplied. Like when South Africa, for instance, announced it would withdraw from the Biennale after controversy surrounding a work linked to Gaza.
What do these growing tensions reveal? A certain lack of clarity, and a paradox. The Biennale may invoke neutrality, yet national pavilions remain highly effective instruments of soft power.
Qatar has clearly understood this. The Gulf state is currently building a permanent pavilion in the Giardini. “We don’t want to be here as foreigners but as storytellers,” said Sheikha Al Mayassa bint Hamad bin Khalifa Al Thani, chair of Qatar Museums, during last year’s Architecture Biennale.
Storytelling is precisely where the stakes lie. The pavilion becomes both a tool of cultural influence and a vehicle for political projection.The U.S. pavilion offers a telling example. Under the Trump administration, the selection of Alma Allen and his abstract sculptures marks a departure from recent presentations that foregrounded cultural diversity and minority voices, from Simone Leigh in 2022 to Jeffrey Gibson in 2024, whose work draws on Indigenous and queer cultures.
For Russia, the announcement has already been interpreted as a symbolic victory. Quoted by Reuters, Mikhail Shvydkoi, Vladimir Putin’s special representative for international cultural cooperation, said the return proves that “Russian culture is not isolated” and that Western attempts to “cancel” it have failed. Such interpretations inevitably pull the Biennale onto ideological ground and reinforce the political dimension many observers already attribute to it. Everyone seems to acknowledge it, except perhaps the Biennale itself.
Is this naïveté, or the symptom of an institution, like many others, struggling to navigate a rapidly shifting global order? At the very least, the controversy suggests that a new ethical framework may be needed. The principles governing participation may need to be reconsidered accordingly, so that art does not become what it should never be. An instrument of wartime propaganda.