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La fragilité s’expose à Rabat

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Si on cessait d’associer la fragilité à une forme de faiblesse, pour la magnifier et l’assumer pleinement ? Voici le pari relevé par les 12 artistes de l’exposition « Fragilitas », curatée par Bouchra Salih et Amine Boushaba. Une exploration intime et subtile de notre humanité.

Sublimer ses fêlures, adopter ses failles pour parvenir à faire de ses fragilités des vertus, dans un acte de résilience totale… Cet appel à la sensibilité semble à contre-courant de nos cultures qui glorifient la performance, la perfection et les atours de la toute-puissance. Pourtant la fragilité, si singulière à chacun, est le trait le plus commun à notre humanité, estiment Bouchra Salih et Amine Boushaba. Commissaires de l’exposition « Fragilitas » (pensée depuis plus de deux ans et conçue en un temps record), ils interrogent ce lien en s’entourant de douze artistes aux pratiques créatives et médiums variés pour mener cette exploration de l’intime.

Imane Djamil 80 Miles to Atlantis 9_THE BATHROOM I, 2020, Tirage photographique sur papier peint contrecollé sur cimaise.

L’espace CDG de Rabat accueille ainsi les ocres de Mourabiti qui côtoient les clichés éthérés d’Imane Djamil, les mises en scène réalistes de Majida Khattari ou encore l’œuvre sur velours d’Ilias Selfati. Les gypsophiles aériens de résine et d’aiguilles de Safae Erruas entrent en résonance avec ce baisé (volé ?) d’Amina Benbouchta. Les déroutants autoportraits de Hicham Benohoud regardent amusés les mariés de Déborah Benzaquen… Si les curateurs ont imaginé « Fragilitas » comme une déambulation et un dialogue entre les œuvres, ils ont également incité les artistes à questionner leur sensibilité à travers le temps et l’espace. Chacun a dévoilé une œuvre appartenant à un ancien corpus qu’il confronte à une création récente, voire inédite. Ainsi, les deux toiles d’Abderrahim Yamou – Seule (1990), terrienne et aride, et Fertile (2022), foisonnante de vie – s’opposent et s’accompagnent. Elles témoignent de l’essence du travail artistique, traversé par des courants, des influences, et renvoient à cette fragilité de la création qui s’érige contre une reproduction mécanique. À chaque œuvre son message, son énergie, sa sensibilité…

Déborah Benzaquen Lest’s swim to the moon, 2013 Tirage sur papier fine art 40 x 60 cm

Turbulences

Bouleversé par la tragédie qui s’opère en Ukraine, Mahi Binebine lui dédie l’œuvre Temps troubles au levant (2022), révolté par les désirs macabres et mortifères de domination des hommes. Cette prédation s’exprime également dans les œuvres très organiques de Fatiha Zemmouri. Dans sa création récente, issue de la série Empreinte carbone IV (2022), l’artiste troque le charbon contre la terre crue. La fragilité de la matière soumise aux assauts d’une activité humaine effrénée est plus palpable que jamais : l’œuvre, quasi friable, se craquèle dans des oscillations hypnotiques.

La matière est également un élément central pour Khadija Al Abyad. Elle brode des arborescences et enchevêtrements capillaires qui invoquent une proximité physique, organique et sondent l’intime. Les œuvres que la jeune plasticienne présente (Défilé de l’intime, 2020 et Sans Titre, 2022) ne sont que turbulences. Elle y communie avec une nature sauvage, mêle et unit ses cheveux épars aux branchages secs d’un arbre, pour brouiller ainsi les limites et frontières du genre et de l’identité… Quoi de plus fragile, après tout ?

Khadija El Abyad, Sans titre, 2022, broderie en cheveux, 130 x 70 cm. Courtesy de l’artiste et Fondation CDG. Photo © Fouad Maazouz

Si le concept de la fragilité a su trouver un écho auprès des artistes sélectionnés pour cette exposition, il agite également la scène artistique loin de nos frontières. La 16e édition de la Biennale d’art contemporain de Lyon (14 septembre – 31 décembre 2022) se place également sous ce thème, sous l’intitulé « Manifesto of fragility » et affirme cette dernière « comme intrinsèquement liée à une forme de résistance, initiée dans le passé, en prise avec le présent et capable d’affronter l’avenir ». De notre fragilité viendra le salut ? Elle possède, à tout le moins, comme le souligne l’artiste Fatiha Zemmouri, la force et la puissance de nous émouvoir.

Houda Outarahout

« Fragilitas », Espace Expressions CDG, Rabat, jusqu’au 25 juin 2022.
Visuel à la Une : Khadija El Abyad, Défilé de l’intime, 2020, Tirage sur papier fine art, 74 x 108 cm.
Amina Benbouchta & Ilias Selfati Dream a dream, 2020-2021, Technique mixte sur carton, 94 x 180 cm
Amina Benbouchta Le proche et le lointain, 2022, Néon, soie, chaise métallique, table ronde, nappe en fibres végétales, Globe en verre, résine, papier, fibre métallique Dimensions variables
Safaa Erruas, Nature morte, 2021-2022, résine et aiguilles sur socle, 78 x 58 cm. Courtesy de l’artiste et Fondation CDG. Photo © Fouad Maazouz
Abderrahim Yamou, Fertile, 2022, huile sur toile, 146 x 114 cm. Courtesy de l’artiste et Fondation CDG. Photo © Fouad Maazouz
Fatiha Zemmouri Serie « Empreinte carbone IV », 2022 Terre crue et pigment sur bois 130 x 97cm
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