Dans le Maroc des années 1970, Latifa Toujani peint des silhouettes humaines repliées dans la souffrance, dans un pur style moderniste. Une métaphore subtile qui témoigne de la réalité des années de plomb, montrée du point de vue féminin.
Que ce soit dans l’exposition « Moroccan Trilogy » (2022) du musée Reina Sofía de Madrid, où figuraient deux tableaux qui appartiennent au musée Mohammed VI, ou dans les collections de la Dalloul Art Foundation, à Beyrouth, les seules œuvres de l’artiste marocaine Latifa Toujani aisément consultables sur Internet datent des années 1970. C’est son moment. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’elle n’ait rien fait avant ou après ; mais ce qui semble indiquer une relation d’une particulière intensité entre l’époque, l’artiste et les œuvres. Une relation d’expression réciproque : comme si la peintre en ses œuvres avait su trouver une forme singulièrement juste pour exprimer cette décennie-là, à cet endroit-là, le Maroc ; mais également comme si le Maroc des années 1970 avait imposé à l’artiste les modalités de sa propre représentation, conformant l’œuvre, la contraignant, à la manière d’un poncif ou d’un moule.
D’abord, et d’une manière évidente, Latifa Toujani est la peintre des années de plomb. Le régime de Hassan II réprime sans merci toute opposition gauchiste. Dénonciations, tortures et incarcérations frappent les militants, souvent jeunes et diplômés, et plongent leurs proches dans la détresse. C’est ce que montre chacun des deux tableaux exposés à Madrid. L’un évoque le chagrin d’une femme dont on ne voit, sur un fond sombre, que l’épaisse chevelure stylisée et deux bras au creux desquels elle a plongé son visage. Elle pleure de solitude. L’autre est plus explicite encore : un corps bleu, le dos contre un mur de peinture noire, prostré sous un soupirail fermé par des barreaux. La force de ces œuvres fait qu’elles sont, aujourd’hui encore, d’excellentes allégories, presque des pictogrammes, de l’affliction. Elles pourraient illustrer un article sur la dépression, l’un des maux de notre siècle. Mais il ne faut pas les séparer de leur date (1972) et du courage politique que celle-ci leur confère. Il dépasse la situation marocaine.

À l’époque, en pleine guerre froide, le régime politique au Maroc n’est qu’un des maillons d’un archipel répressif qui constitue l’arrière-cour sinistre de la défense américaine de la liberté et de la démocratie. L’Amérique latine d’Augusto Pinochet et de Jorge Videla (entre autres), l’Espagne du caudillo Franco, le Portugal d’Antonio Salazar font, eux aussi, partie de cet axe dont la CIA soutient les dictatures. Si les tableaux de Toujani, vus pour la première fois, nous semblent d’emblée familiers, c’est aussi parce qu’ils appartiennent à ce réseau informel de peintures engagées, réponses nécessaires à une contrainte politique forte. Engagées, mais non militantes. C’est aussi cette position précise qu’expriment ces œuvres. Elles se distinguent en cela, à la fois sur le plan du style et sur celui du contenu iconographique, tant des œuvres produites, plutôt au cours de la décennie précédente, dans le sillage des partis communistes (en France, par des artistes comme Boris Taslitzky ou André Fougeron), que de celles liées à la cause palestinienne (Ismail Shammout ou Tamam Alakhal, par exemple).
En effet, les tableaux de Latifa Toujani témoignent de situations psychiques et objectives – dépression, mélancolie, enfermement – dont la cause est politique. Mais ils ne revendiquent apparemment rien, au moins sur le terrain agonistique de la politique marocaine des années 1970. Il en va autrement dès lors qu’on les resitue dans une perspective de genre. En se mettant en retrait de l’action politique pour dépeindre les effets intimes de celle-ci sur les corps et sur les sentiments, Latifa Toujani se place délibérément – ou nécessairement, il n’est pas certain qu’elle ait eu le choix – dans une sphère féminine. Les femmes ont accompagné, soutenu, le militantisme masculin. Mais elles sont globalement restées aux marges de l’action politique, et la répression policière et judiciaire s’est abattue essentiellement sur les hommes, les femmes en ayant subi les conséquences douloureuses, mais indirectes. C’est cette expérience que son œuvre transmet ; cette partition qu’elle constate, qui assigne les femmes du côté de l’intérieur et de l’intériorité, les hommes à l’extérieur et voués à l’action. Et elle le fait par des moyens plastiques eux-mêmes codifiés comme étant à la fois féminins et modernistes. Dès 1971, Toujani propose des tableaux à échelle humaine (deux mètres de haut) où des corps simplifiés s’emboîtent en des étreintes pudiques et tendres. Homme et femme, l’un plus grand, l’autre plus petite, sans autre caractéristique pour les distinguer ; ou bien homme, femme avec, entre eux, un enfant. Sur un tableau conservé à Beyrouth, le couple, rose sur fond rouge – la couleur du fond de l’air pour le cinéaste Chris Marker quand il retrace, en 1977, ces années là – lève ses mains vers le ciel, index et majeur ouverts en signe de victoire. Trois ans plus tard, une délicate lithographie montre ce qui pourrait être une fleur, mais est plus probablement l’ovale d’une tête, le menton reposant dans la paume d’une main.

Dans ces couples ou familles du tout début des années 1970, l’emboîtement des corps évoque directement des dessins et des sculptures, eux abstraits, de Saloua Raouda Choucair. Les dégradés et les vagues superposées de la lithographie rapprochent celle-ci de Mohamed Melehi, mais aussi de la peintre argentine Maria Martorell, également abstraits. Les auras, par ailleurs, forment un motif récurrent de l’iconographie populaire de ces années psychédéliques. Latifa Toujani se tient ainsi sur une ligne de crête, ténue, où elle rapporte à une forme sensible de figuration des propositions plastiques contemporaines élaborées par l’art abstrait ; de la même manière, elle se tient sur le seuil des partitions de genre, l’une des toutes premières artistes marocaines en rupture avec l’artisanat, avec le folklorisme, mais pas totalement avec la condition féminine. Et, à cet égard, son œuvre de cette époque apparaît aujourd’hui comme un témoignage précieux de la position artistique et politique d’une femme moderne dans le Maroc des années 1970 : années de plomb, mais années modernes.
Par Bruno Nassim Aboudrar