Le parti pris des choses de Khalil El Ghrib

Alors qu’il prépare sa participation à la manifestation « États d’urgence d’instants poétiques à Rabat », l’artiste nous reçoit dans son atelier situé au cœur de la médina d’Asilah.

Sitôt poussée la porte bleue de cette ancienne demeure familiale dans laquelle Khalil El Ghrib a aménagé son nouvel atelier, une étrange sensation vous saisit. Çà et là sont rassemblés ces éléments minéraux, végétaux ou organiques qui constituent le point de départ d’un travail laissant, selon les mots de l’artiste, « le destin des choses parler ». De simples morceaux de pain se décomposent, autorisant insectes et champignons à proliférer sur une surface résistant encore aux forces de la nature. Bientôt ces quignons se transformeront en poussière et l’œuvre aura accompli une partie de son devenir.

Face à ces travaux en gestation, Khalil El Ghrib, affaibli par la maladie, témoigne d’une lucidité et d’une sagesse qui lui viennent en droite ligne des mystiques soufie et extrême-orientale qui le bercent depuis toujours. Le poète libanais Gibran Khalil Gibran est souvent convoqué, de même que le maître soufi Ibn Arabî, dont il nous récite de mémoire quelques vers traduits en français : « Essaye d’oublier ce que tu as appris. Essaye d’effacer ce que tu as écrit. » Cette esthétique de l’effacement est au cœur d’une approche qui laisse la nature opérer seule. « Les choses sont autonomes, nous explique-t-il. Elles ont leur propre stratégie. Le lichen, par exemple, donne l’impression d’être fragile, mais il est au contraire très résistant. » Parfois l’artiste – qui s’adonne aussi régulièrement à la peinture et au dessin sur papier – accélère seulement le processus de décomposition en recourant à l’oxydation ou en apposant quelques pigments.

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© Rida Tadlaoui

Sa démarche toute personnelle débute par une déambulation en bord de mer ou dans la médina, en quête de pierres, de fragments de murs, de déchets organiques qu’il laisse se dégrader. « Il y a une relation fusionnelle entre l’acte de marcher et la récupération des choses. C’est comme si j’avais rendez-vous avec elles. » Le temps ici est à l’œuvre, mais un temps qui serait libéré de toute contingence matérielle. « La conception du temps n’existe pas dans la nature. Le temps, c’est seulement ce qui est observé par l’homme », philosophe-t-il.

Aussi ses œuvres ne sont-elles ni datées, ni signées et ne comportent-elles aucun titre. Les matériaux seuls sont mentionnés. On sait qu’elles n’entrent dans aucun circuit commercial, ne sont jamais vendues mais offertes à des musées ou des collections particulières. « Je n’ai pas d’aspirations matérielles, confie l’artiste. Je peux me contenter de peu. » Contrairement à une idée reçue, Khalil El Ghrib n’est pas hanté par le funèbre ou le morbide, mais parie sur une complémentarité entre la vie et la mort. « Il y une symbiose entre les deux », nous confie-t-il du bout des lèvres, conscient de la fragilité de l’existence.

Olivier Rachet

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© Rida Tadlaoui
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© Rida Tadlaoui

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