Les identités reconstruites de Dior Thiam

Travaillant entre Berlin et Dakar, l’artiste germano-sénégalaise déconstruit les images pour recomposer de nouveaux récits et de nouvelles perceptions. Entre histoire, poésie et autobiographie, ses œuvres invitent les spectateurs à s’interroger sur leur façon de voir les choses.
Si elle a toujours aimé dessiner et peindre, c’est à l’université que Dior Thiam, lassée des études trop théoriques, a commencé à envisager l’art comme une carrière potentielle. Son orientation vers la philosophie et les sciences politiques nourrit néanmoins sa démarche artistique fondée sur la recherche. Convoquer des penseurs d’ascendance africaine comme James Baldwin ou Audre Lorde lui permet de questionner la beauté à travers un prisme décolonial. Par ailleurs, son expérience du racisme ordinaire aux Beaux-Arts de Leipzig la frustre au point d’interrompre ses études : « Je ne savais plus où était ma place. »

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Dior Thiam © Orly Max Nitereka

En 2018, pendant la Biennale de Dakar, son monde bascule : « Voir tellement d’art du continent et de la diaspora, présenté avec autant de confiance et de normalité » l’inspire. Les questions qui l’animaient et faisaient débat dans le contexte eurocentré dans lequel elle a grandi prennent alors tout leur sens : « Je n’avais plus besoin de me justifier constamment, ce qui me distrayait beaucoup de la pratique artistique. » Très vite, elle délaisse la peinture classique telle qu’elle l’a apprise pour se tourner vers des procédés plus expérimentaux, tant en termes de médiums – toiles suspendues, teintures végétales – que de technique plastique.Quand elle se retrouve au Sénégal pendant le confinement, en 2020, Dior Thiam arpente les sites de construction abandonnés dans le désert de Lompoul, qu’elle photographie à travers les barrières ensablées. Dans un jeu de superposition cher à l’artiste, la série Wandering desert traces : do you remember the sand in your eyes, visuellement proche de la peinture, suggère le paradoxe de la frontière, à la fois perméable, inutile et cruelle.

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The Myth of Emptiness, 2022, impression jet d’encre et huile sur bois de peuplier, 42,5 x 60 x 12 cm
Courtesy de l’artiste et Goodman Gallery

Au fil de ses recherches, Dior Thiam entame une réflexion sur les images d’archives coloniales, qui donne lieu à la série The myth of emptiness (2022).

Elle s’appuie sur des photographies de colonies allemandes commandées par des propriétaires terriens en Namibie, en Tanzanie ou au Cameroun. Dans ces paysages en apparence idylliques, l’absence de personnages renvoie fatalement à l’expropriation et au génocide – des thématiques qui résonnent encore fortement avec l’actualité. Cette tension entre la beauté et la violence fascine l’artiste, qui fragmente puis reconstitue ces images d’archives pour inviter le spectateur à sortir d’une réception passive et réfléchir à sa façon de percevoir les choses. Le même principe s’applique à la série Fissures (2023), des portraits textiles conçus comme des patchworks d’images cousues entre elles pour recréer une identité nouvelle, réparée. « C’est dans la fissure, l’opaque et l’élément manquant que se manifestent de nouvelles possibilités de rencontres », commente Dior Thiam.Dans la continuité de ce travail sur la photographie ethnographique, l’artiste s’intéresse à l’éthique derrière la représentation du corps noir, et particulièrement des femmes noires, a fortiori par des artistes occidentaux. « Qui détient les droits d’une image prise illégalement ou par le biais de la force, la menace ou la violence ? », se demande-t-elle. Elle décide alors de mettre son propre corps en scène pour en tester les limites, là elle n’oserait pas demander à d’autres personnes de poser, dans What made my body famous (2023), une installation à l’intersection entre performance, photographie et poésie. En novembre dernier, Dior Thiam a reçu une mention honorifique du jury du Prix des Rencontres de Bamako pour sa série Wandering desert traces qu’elle exposait pour la première fois sous la forme d’installation sur des toiles de drapeau. Un récit alternatif et silencieux sur les enjeux de la migration.Chama Tahiri Ivorra 

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The Myth of Emptiness, 2022, impression jet d’encre et huile sur bois de peuplier, 42,5 x 60 x 12 cm
Courtesy de l’artiste et Goodman Gallery
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Desert traces : do you remember the sand in your eyes, 2020. Courtesy de l’artiste

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