Les prisonnières anonymes de Hajar El Moustaassime

Entre son atelier tangérois et sa résidence à Marrakech, la peintre Hajar El Moustaassime déploie un univers plastique dans lequel les femmes restent souvent prisonnières de carcans invisibles.

C’est dans son atelier tangérois que nous retrouvons d’abord Hajar El Moustaassime, lauréate des Beaux-Arts de Tétouan, dans la filière design. Ce choix, en apparence étonnant pour une artiste ayant la peinture chevillée au corps, témoigne d’un souci d’expérimentation constant. « J’ai voulu travailler avec des logiciels 3D pour apprendre à créer des volumes, donner forme à mes compositions », explique-t-elle en nous montrant les morceaux de caoutchouc extraits de chambres à air à partir desquels elle crée aujourd’hui des formes florales rappelant les balles à jongler du pitchak.

Ce jeu populaire, tombé en désuétude, est pour elle un marqueur de genre lui permettant d’esquisser une opposition qui innerve tout son travail. La dimension industrielle du caoutchouc connote ainsi le masculin, alors que les formes florales suggèrent le féminin. « Quand j’avais 4 ans, se souvient celle qui a passé son enfance à Marrakech, j’ai perçu les différences qu’il y avait entre les femmes et les hommes qui avaient le pouvoir. Je me suis mis alors à dessiner des femmes nues. » Depuis, le motif de la bicyclette, qui symbolise pour elle l’émancipation féminine, hante de façon métonymique la plupart de ses compositions, qu’il s’agisse de ses peintures au fusain ou ses installations sculpturales mêlant aujourd’hui dessin et caoutchouc.

Nous retrouvons ensuite l’artiste en résidence à Jardin Rouge, où l’opportunité lui est donnée de prolonger ses expérimentations plastiques et de déployer un univers pictural qui intrigue. Ses personnages féminins portant des robes d’un autre temps, adoptant des poses souvent hiératiques, sont nimbées parfois d’une aura discrète. Les couleurs rompues, privilégiant les tons ocre, auxquelles elle a recours confèrent une dimension sépulcrale à des tableaux essentiellement réalisés au fusain. « Ce médium, nous rappelle-t-elle, est à l’origine du bois brûlé » et semble renvoyer aux souffrances indicibles de vies féminines intérieurement consumées. Parfois un simple fil de cuivre ou doré vient subvertir la composition, comme un appel d’air qui ne dirait pas son nom. « Notre condition nous oblige à vivre dans des rôles déterminés », commente-t-elle, confiante néanmoins dans le rôle émancipateur de l’art.

Olivier Rachet

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Hajar El Moustaassime dans son atelier pendant sa résidence à Jardin Rouge, Marrakech. Courtesy de la Fondation Montresso. Photo © Mourad Boulhana

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Sans titre, 2023, technique mixte sur papier, 33 x 23 cm. Courtesy de l’artiste

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Femmes en mouvement, 2023, technique mixte sur papier, 23 x 33 cm. Courtesy de l’artiste

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Twin, 2023, technique mixte sur papier, 23 x 33 cm. Courtesy de l’artiste

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