À Londres, Frieze Masters et 1-54 accordent une place croissante aux modernismes arabes et africains longtemps marginalisés par l’histoire de l’art occidentale. Au-delà de leur reconnaissance sur le marché international, cette visibilité nouvelle invite à repenser les récits du modernisme, ses circulations et ses frontières. Mais soulève aussi une question : ces catégories ne risquent-elles pas d’enfermer les artistes dans de nouvelles étiquettes ?
Par Vamika Sinha
Le stand de Loft Art Gallery, première galerie marocaine à participer à Frieze Masters, revient sur l’évolution du motif de la vague : ce motif emblématique de l’œuvre de Mohamed Melehi des années 1960 aux années 1980. Son mouvement ascendant et descendant, sa courbe perpétuelle, constitue l’ossature formelle non seulement des peintures de Melehi, mais aussi, plus largement, de l’École de Casablanca qu’il a contribué à façonner. Dans le Maroc de l’après-indépendance, artistes et enseignants cherchaient à s’affranchir des conventions académiques européennes imposées par la colonisation pour trouver un autre souffle, du côté de leurs cultures et traditions visuelles locales. Une vague peut infléchir une norme. Pour Melehi et d’autres artistes, elle constituait un langage artistique à part entière, que les artistes maghrébins contemporains continuent aujourd’hui d’explorer dans de nouvelles directions. La vague incarne ainsi le désir de considérer sa propre manière de voir et de ressentir comme un système de connaissances et un récit historique à part entière. Elle affirme : « Nous ne sommes ni un décor ni un simple ressort narratif. Nous sommes nous-mêmes un récit. »
Loft participe à la section « Spotlight » de Frieze Masters, dont le commissariat est assuré par Devika Singh et Sofia Gotti. Dans un entretien accordé au magazine de Frieze Masters, Singh revient également sur le stand de la galerie Elmarsa, implantée à Tunis et à Dubaï, situé en face de celui de Loft et consacré au peintre d’origine algérienne Mahjoub Ben Bella. Ses œuvres contrastent avec les grands aplats de couleurs vives et les contours tranchés de Melehi. Elles sont plus sombres, griffées, texturées, sculpturales, vulnérables, acérées – chargées d’émotion. Encore moins connu, ou moins « lisible » sur le marché international de l’art que Melehi ou Baya Mahieddine, Ben Bella revendique lui aussi, à travers une œuvre pourtant réalisée en France, un langage, des totems et une symbolique qui lui sont propres. Ce qui nourrit son travail ne tient pas tant à la manière dont on pourrait le rattacher à des mouvements européens comme le lettrisme, mais à la façon dont il a forgé un style ancré dans les traditions kabyles d’Algérie, elles-mêmes entrées en dialogue avec les influences françaises.
Une place croissante sur le marché londonien
Parallèlement, la foire 1-54 Contemporary African Art consacre cette année une place particulière aux modernistes, avec l’exposition « West Wind », dont le commissariat est assuré par Nancy Dantas. Elle réunit des œuvres de Baya, Gerard Sekoto, Ibrahim El-Salahi, Papa Ibra Tall et Skunder Boghossian. Chacune de ces pratiques – des gouaches éclatantes de Baya à la contribution de Sekoto à l’émergence d’une peinture moderne noire sud-africaine, en passant par la synthèse opérée par El-Salahi entre les traditions visuelles soudanaises et la calligraphie arabe – s’est développée dans des contextes politiques, intellectuels et créatifs distincts. Impossible de les confondre, mais impossible également de les comprendre à travers les seules catégories nationales ou les frontières tracées par les États. Les migrations, les collaborations et la circulation des langages visuels entre les cultures viennent brouiller les divisions trop nettes que l’on pourrait établir entre modernismes africains, arabes et européens. Si le marché londonien, et plus largement occidental, semble accorder une place croissante à ces œuvres, celles-ci n’en portent pas moins des histoires artistiques très différentes, désormais réunies dans un même cadre.
C’est précisément tout l’intérêt de commissaires d’exposition comme Singh, capables de faire dialoguer les présentations de Melehi et de Ben Bella sans pour autant les rendre interchangeables. Une telle démarche nous invite à penser l’histoire de l’art moderne comme un réseau d’échanges, à l’image d’une infinité de fils de soie qui se déploieraient par-delà les frontières et les continents. Ces circulations, il faut le souligner, ne sont ni équilibrées, ni égalitaires, ni nécessairement réciproques. Plutôt que de considérer les artistes comme les représentants de catégories géographiques ou identitaires figées, nous pourrions mettre au premier plan les rencontres et les traductions culturelles à travers lesquelles leurs pratiques se sont construites. Une manière de remettre en question le récit familier d’un modernisme né dans quelques grands centres occidentaux avant d’essaimer vers d’« autres » territoires, perçus comme exotiques.
Repositionner les modernistes dans l’Histoire
Mais les logiques du marché restent omniprésentes, telles un spectre qui ne disparaît jamais tout à fait. Les catégories de « modernisme africain » ou de « modernisme arabe » peuvent permettre à des artistes longtemps marginalisés par les récits dominants de l’histoire de l’art moderne de rencontrer de nouveaux collectionneurs et de nouvelles institutions. Mais elles risquent aussi de gommer les différences entre leurs expériences coloniales, leurs langues, leurs engagements politiques et leurs formations, transformant des trajectoires artistiques complexes en propositions de collection plus faciles à décrypter – et donc plus lucratives. Si ce regain d’intérêt peut encourager de nouvelles recherches sur une pratique ou une histoire artistique, il peut aussi privilégier et récompenser celles qui se prêtent le plus facilement aux attentes du marché international – comprenez occidental.
Les foires londoniennes Frieze et 1-54 nous rappellent ainsi que leur rôle ne se limite pas à faire circuler des œuvres historiques sur le marché. Ce sont aussi des lieux où l’histoire se négocie en permanence, où les artistes sont sans cesse regroupés, évalués et repositionnés les uns par rapport aux autres. La question n’est donc pas simplement de savoir si les modernistes non occidentaux peuvent obtenir une meilleure représentation dans les foires internationales. Une compréhension renouvelée de leurs histoires pourrait-elle contribuer à transformer les institutions et les marchés à travers lesquels nous appréhendons le modernisme lui-même ? Londres – ou « Londonistan », comme aiment à la surnommer ses nombreuses communautés originaires d’Asie du Sud-Ouest, d’Afrique du Nord et d’Afrique, ainsi que ses diasporas – semble, à tout le moins, être l’un des foyers de cette entreprise.
Frieze Masters, du 14 au 18 octobre 2026, The Regent’s Park, Londres.
1-54 London, du 15 au 18 octobre 2026 , Somerset House Londres.