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[Portrait] Le monde obviously fake de Meriem Bennani

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Ses œuvres ont la poésie d’une bouffée délirante. Animations cartoonesques et images documentaires désarticulées se télescopent dans ces vidéos qui ont séduit le MoMA, la Biennale Whitney, la Fondation Louis Vuitton…. Empruntant les codes de la télé-réalité, de la publicité ou des réseaux sociaux, Meriem Bennani invente un nouveau langage médiatique qui interroge le monde et nos émotions avec sincérité.

« Je n’ai aucune envie de me prendre au sérieux ! » Sous ses airs insouciants, la jeune artiste rbatie inscrit pourtant indubitablement son nom dans le cercle restreint de la jeune scène contemporaine à suivre. Installée à Brooklyn (New-York) depuis près de dix ans, elle s’est fait remarquer par ses déroutants projets audiovisuels : Fly, Mission Teens ou encore Siham & Hafida, miroirs déformants d’une réalité trop morne. Totalement inclassable, sans être irrévérencieuse, Meriem Bennani choisit l’humour et la dérision pour désamorcer des sujets complexes, privilégiant un aspect « peu populaire dans le monde de l’art contemporain : la narration des émotions », précise-t-elle. Montrés à New York, Londres ou Paris, ses « objets vidéos non identifiés » mêlent documentaires, télé-réalité et animations cartoonesques aux tonalités burlesques et survitaminées. Une galerie de personnages faite de petits crabes discrets, lézards masqués ou crocos bodybuildés viennent tour à tour nous interpeller, nous décrocher un sourire et soulever des questions de société telles que les politiques de migrations ou encore les luttes de classes.

Meriem Bennani jongle aujourd’hui entre installation sculpturale, montage vidéo et motion design pour décortiquer ces faits sociaux. Pourtant, quelques années auparavant, dans les ateliers de l’École supérieure nationale des Arts décoratifs (EnsAD) de Paris, elle « pensait qu’elle ferait du dessin toute sa vie ». Idem quand elle intègre la très sélective Cooper Union School of Art de New York. « Mes croquis et dessins parlaient du monde de l’art. J’étais presque enfermée dans des réflexions internes, assez symptomatiques des écoles » et nourries de « feedback loop », de discours de pairs, de mentors, de professeurs, dans une forme de consanguinité artistique. Néanmoins, elle sent progressivement poindre chez elle un attrait singulier pour la déconstruction des discours. Un premier éveil déterminant.

Meriem Bennani, Life on the Caps : Party on the Caps, vue d’installation, Julia Stoschek Collection, Berlin, 2020. Courtesy de l’artiste/Clearing. Photo © Alwin Lay.

Obsédée par YouTube

Second diplôme en poche, la jeune crack se confronte à une irréfragable réalité : vivre à New York coûte cher! Les petits jobs en freelance s’enchaînent pour le compte de boîtes de production. Meriem Bennani use clavier, souris et tablettes en motion designs, engrange de l’expérience, apprend de nouvelles techniques et découvre peu à peu « qu’en manipulant des images vidéos, des prises de vues réelles, elle arrive à aborder des sujets qui lui semblaient limités en dessin ». La transition s’opère naturellement. « Obsédée par YouTube », elle s’abreuve de documentaires, de clips, d’images, qu’elle se réapproprie et manipule à loisir, avec un humour déjanté, teinté de gags dignes des productions de Cartoon Network. « Je me suis aperçue que je développais un médium et un langage en évolution libre et permanente; mais dont je parvenais à maîtriser suffisamment certains codes pour véhiculer l’émotion souhaitée », décrit-elle. Se dessine ainsi en creux l’un des thèmes principaux de sa recherche artistique.

Meriem Bennani se prend de passion pour « l’intelligence émotionnelle » dont elle fait le « point d’entrée de [sa] pratique ». « Ce travail sur les émotions tend davantage vers une démarche cinématographique, dans laquelle on se concentre sur ce qui se passe réellement dans l’esprit des gens et sur la narration desdites émotions ; là où d’autres champs artistiques opteront pour une approche bien plus théorique et abstraite pour les aborder ». Meriem Bennani tourne alors quelques images et en détourne bien plus encore, en exagérant à outrance les expressions de ses personnages, pour accentuer leur stress, leur joie, leur agacement…

En 2015, la galerie Signal à Brooklyn – fermée aujourd’hui – lui offre l’opportunité de mettre en application ses recherches et de concevoir son premier solo show. « Le projet s’intitulait Gradual Kingdom. Il a été réalisé avec zéro budget mais il m’a permis de trouver ma façon de travailler, de trouver mon langage !, s’amuse l’artiste. J’y avais présenté une vidéo libre et plutôt abstraite tournée à Rabat, avec des séquences d’images, des effets spéciaux, comme une sorte de synthèse de tout ce que j’avais pu produire jusque-là. Mais je l’ai accompagnée d’une installation physique, sur laquelle ma vidéo a été projetée. Je réutilise désormais ce procédé de mapping dans tous mes projets, car je suis particulièrement sensible aux réflexions autour de l’investissement et de l’occupation de l’espace ».

Cette carte blanche chez Signal se mue rapidement en tremplin, lorsque la curatrice Jocelyn Miller remarque son travail et lui propose d’exposer dans le programme estival du MoMA PS1, en 2016. « Ils m’ont accordé un mois et demi pour réaliser une exposition – aujourd’hui, je demande un minimum de six mois –, mais c’était le MoMa : ils ne m’auraient laissé qu’une semaine de préparation, j’aurais tout autant accepté », s’exclame telle, tout sourire. Dans ce court laps de temps, la spontanéité et l’impulsivité de l’artiste donnent naissance au projet Fly qui interroge nos relations aux écrans. Meriem Bennani y noie le visiteur sous un flux d’images de mariages marocains, animées, remaniées et projetées sur une dizaine d’écrans différents, toujours à la lisière entre réel et virtuel. « On ne savait où regarder, on devait développer nos propres mécanismes de visionnage ». A priori chaotique, l’immersion résulte néanmoins d’une méthodologie de travail longuement éprouvée. Tous les projets passent par une indispensable phase de modélisation 3D, mais « je sais où iront mes images, même lorsque mes tournages sont aléatoires. Et lorsque je fais du montage, c’est un peu comme un opéra : il y a des fréquences d’émotions que je cherche à placer dans le bon rythme ».

Meriem Bennani, Mission Teens, © Meriem Bennani -Fondation Louis Vuitton / Marc Domage

L’illusion à son paroxysme

Tourner, monter et déconstruire des images « réelles » nourrit par ailleurs la réflexion de Meriem Bennani sur l’esthétique du documentaire : « La pratique du documentaire se veut honnête et transparente, et pourtant c’est totalement artificiel, c’est un enchaînement de milliers de choix, visant à effacer la présence du réalisateur, des équipes, etc, afin de créer cette illusion de sincérité ». Une part importante de son travail et de sa recherche artistique consiste à défaire cette « mécanique diabolique ». Ses interventions, ses effets spéciaux, ses personnages aux allures grotesques sont autant de piqûres de rappel, « obviously fake pour souligner que derrière ces images, [elle] présente [sa] vision des faits. Comme une architecture avec structures apparentes ». Un éveil des consciences, en douceur, sans menace ni subversion.

Bien qu’indéniablement « américanisée », la jeune femme choisit régulièrement de « montrer des corps marocains » dans ses vidéos, poussant l’inclusion jusqu’à mettre en scène familles et amis. « C’était beaucoup plus intuitif et stimulant pour moi, mais le Maroc n’a jamais été un sujet en soi », précise-telle. Elle détisse ainsi des figures archétypales et actionne « ce muscle que nous avons développé, permettant de nous projeter sans peine dans des imageries et esthétiques très différentes de nos cultures respectives », pour peu que l’émotion y soit sincère. Dans son œuvre Siham & Hafida, montrée en 2017 au centre d’arts new-yorkais The Kitchen, elle a choisi des chikhates pour évoquer les notions de transmission ou de conflits intergénérationnels, faisant fi du « choc de l’exotisme ». Dépasser les évidences, c’est aussi là le cœur du travail de cette inarrêtable trentenaire.

Meriem Bennani, Sidewalk Stream, projet Life on the caps : Guided Tour of a Spill, 2021. Acier, écrans, lecteurs multimédias, mousse enduite de résine epoxy, vidéo numérique 4K à neuf canaux, 217 x 363 cm. Courtesy de l’artiste et galerie François Ghebaly, Los Angeles.Photo © Paul Salveson

Sonder l’être

« Au-delà de l’indispensable plaisir engendré par ma pratique, j’ai découvert que c’est en travaillant que je parvenais réellement à sonder, décortiquer et comprendre en quoi les sujets choisis intuitivement sont liés, connectés à mon existence dans un monde politisé ». De cette démarche sont nés tour à tour les projets d’installation vidéo Mission Teens : French School in Morocco, présenté lors de la Biennale du Whitney (NY) et à la Fondation Vuitton en 2019, ou encore Life on the Caps : Party on the Caps (2019) et Life on the Caps : Guided Tour of a Spill (2021). Mission Teens revêt des allures autobiographiques. Meriem Bennani s’y met d’ailleurs littéralement en scène sous la forme d’un petit âne animé et incarne ainsi le narrateur de cette vidéo. Elle y revisite son « étrange expérience du lycée français à Rabat », bulle culturelle élitiste, en s’entretenant avec des jeunes lycéens d’aujourd’hui. Un projet hybride mi docu-mi fiction, qui a su trouver un écho auprès du public américain sensible aux problématiques de classes et habitué aux codes des teen movies.

« Les langages médiatiques sont devenus des références comprises et transposables dans le monde entier », souligne Meriem Bennani. Dans Party on the Caps et Guided Tour of a Spill, elle interroge les thématiques sensibles des migrations sous l’ère Trump, matinées d’intérêt pour la physique quantique. En résulte un univers fantasque et futuriste peuplé de crocodiles, de téléportations avortées et de « plastic faces » (des personnes marquées par le traumatisme de l’échec de la migration), faisant un pied de nez au concept d’État Nation, et plaçant les diasporas – dont l’artiste fait désormais partie – au cœur de l’insoluble équation « assimilation totale ou retour ». Plusieurs niveaux de lecture se superposent dans les œuvres uniques et débridées de Meriem Bennani et, paradoxalement, elles n’en sont que plus universelles.

La jeune artiste explore désormais d’autres horizons, se tourne davantage vers la sculpture, envisage de nouvelles collaborations en cinéma, documentaire ou télévision, se jouant de la porosité des différentes sphères artistiques et balayant les carcans d’un revers de main. Elle projette notamment de coréaliser un docu-fiction traitant du statut politique de l’île de Porto Rico, qui « à bien des égards entre en résonance avec le Maroc ». Et de résumer, un sourire en coin : « Tout ce qui m’intéresse, c’est de continuer à rester libre ».

Houda Outarahout

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