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Quatre romans graphiques à emporter cet été

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Entre engagement et nostalgie, quatre livres pour retrouver le Maroc de son enfance ou découvrir la vie de Matisse à Tanger, déconstruire les stéréotypes de genre et plonger dans l’Afrique du Sud au temps de l’Apartheid.

Le temps d’une rose avec Soufiane Ababri

Pour sa première monographie, le dessinateur Soufiane Ababri choisit un format hybride. Encadré par une lettre envoyée de Slovénie à un amant et un texte théorique du sociologue Antoine Idier, « L’amour, la domination », ce carnet de dessins réalisés entièrement au crayon confronte une iconographie érotique gay à des motifs floraux qui s’épanouissent librement. Intitulé La rose donne naissance à une épine et une épine donne naissance à une rose, en référence à un poème judéo-marocain, ce travail exprime tout autant une fragilité masculine revendiquée que le poids d’un « héritage de la violence », selon les mots du dessinateur. Comme dans les romans de Genet ou de Baldwin que cite fort à propos Antoine Idier, il est question dans ces dessins – souvent sous forme de diptyques – de « transfiguration », de « réinvention de soi-même » et de la « réappropriation des stigmates laissés par la domination et par l’Histoire ». Le temps d’une lecture, la fleur devient alors la métaphore d’un sexe en érection ou d’une pratique appelée feuille de rose, à moins qu’il ne s’agisse plus simplement de parler d’amour et de sentiment, en dehors de toute classification de genre. Un joyau à découvrir !

Soufiane Ababri, La rose donne naissance à une épine et une épine donne naissance à une rose, éditions The Steidz, 112 p., 370 DH.

L’amour au temps de l’Apartheid

Après un premier tome consacré à ses années d’initiation, le dessinateur sud africain Mogorosi Motshumi poursuit son autobiographie graphique durant les années d’Apartheid. Deuxième volet de la 360 Degrees Trilogy, Jozi Jungle délaisse les années de formation et d’engagement d’un jeune homme né dans un township de Bloemfontein pour se concentrer sur l’adulte devenu dessinateur professionnel. Celui-ci collabore notamment à des titres renommés tels que The Voice ou Learn & Teach où il crée le personnage iconique de Sloopy, incarnation du gars futé habitant les townships. De déboires amoureux en difficultés professionnelles, Mogorosi Motshumi restitue, à travers un dessin limpide et efficace, toute la violence arbitraire d’une époque. De nombreuses vignettes informatives aident enfin le lecteur à saisir les tensions qui divisent alors la société, entre défenseurs des droits civiques d’un côté et partisans d’un régime sécessionniste de l’autre. Avec en toile de fond l’idée que l’amour seul aurait le pouvoir de faire vaciller les régimes les plus autoritaires et injustes. Une leçon à méditer.

Mogorosi Motshumi, Jozi Jungle, Une vie de création et de lutte en Afrique du Sud, Trilogie à 360 degrés, livre 2, traduit de l’anglais par Géraldine Chognard, éditions Cambourakis, 280 p., 200 DH.

Matisse et la malédiction de Tanger

C’est miné par le doute que Matisse débarque, en compagnie de son épouse Amélie, à Tanger en 1912. Le fauvisme n’a plus bonne presse à Paris et il vient se ressourcer sur les pas de Delacroix et de l’écrivain Pierre Loti. Tanger sous la pluie de Fabien Grolleau et Abdel de Bruxelles imagine ce qu’ont été les deux séjours du peintre, à travers des dessins aux couleurs souvent primaires qui savent laisser place à des éclats de couleur rappelant la magie des papiers collés auxquels Matisse consacra les dernières années de sa vie. Mais derrière l’anecdote, dont la rencontre avec le peintre Mohamed Ben Ali R’Bati, se cache une autre histoire beaucoup plus dramatique. Celle d’une jeune fille prénommée Zohra qui devient le modèle du maître, pour le meilleur et pour le pire. En relatant, à travers un récit enchâssé, le destin malheureux de la dernière fille du sultan de Bagdad et du Prince des sables transformé en renard, la jeune fille raconte aussi une autre histoire de malédiction sociale que n’entend pas Matisse, mais qui reste aujourd’hui encore d’une actualité brûlante. Un roman graphique inventif à l’intrigue haletante.

Tanger sous la pluie, scénario de Fabien Grolleau, dessin d’Abdel de Bruxelles, éditions Dargaud, 120 p., 270 DH.

Il était une fois au bled

Un roman graphique rafraîchissant pour l’été qui contentera petits et grands. Avec Souvenirs du bled, l’illustrateur Rakkid, alias Rachid Sguini, relate ses souvenirs des vacances familiales au Maroc dans les années 90. La traversée de l’Espagne en Renault 21 Nevada, puis celle du pays natal de ses parents, jusqu’à la région de Khenifra où les attendent de pied ferme les soeurs de sa mère. Le récit, adoptant le point de vue de l’enfant, souffre sans doute d’une trop grande naïveté et donne parfois l’impression de faire défiler les clichés les plus attendus. Mais le lecteur pourra savourer, avec nostalgie, l’évocation héroï-comique de ces « 30 glorieuses estivales » et retrouver la douceur des nuits passées sur le stah, la beauté des K7 de Cheb Hasni ou de Nass El Ghiwane, le goût inimitable des graines de tournesol appelées zeleras ou l’attrait sulfureux des allumettes « super dangereuses » Diversam Comaral. Autant de menus détails rendus par des vignettes épurées qui ne dépareraient pas un « western spaghetti » évoqué par l’auteur, tant les souvenirs d’enfance, quels qu’ils soient, se prêtent toujours à une écriture aussi tendre que parodique.

Rakkid (Rachid Sguini), Souvenirs du bled, Douce nostalgie de nos vacances 1990-1999, éditions Lapin, 120 p., 180 DH.

Olivier Rachet

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