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Slimen El Kamel à l’IMA : entre réalisme magique et figuration narrative

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L’exposition “À cœur ouvert” à l’Institut du Monde Arabe, première manifestation muséale consacrée à Slimen El Kamel, est l’occasion de découvrir la peinture enchantée d’un peintre tunisien féru de poésie, mais enraciné dans une époque où l’uniformisation va galopant. 

Il faut imaginer chaque matin Slimen El Kamel attablé dans un café, notant dans un rituel immuable, tous les morceaux épars de conversation qui se mêlent à ses pensées les plus intimes. « Ma passion pour l’écriture, nous confie l’artiste, est une de mes grandes sources d’inspiration. J’emmène chaque matin avec moi des feuilles de papier et j’écris tout ce qui me passe par la tête : des souvenirs, de la poésie, une histoire que j’entends de la table voisine, des fictions sur les clients du café. » Originaire de Mazouna, dans la région de Sidi Bouzid, le peintre résidant aujourd’hui à Tunis et enseignant à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Nabeul (ISBAN) se voit consacrer sa première exposition muséale, à l’Institut du Monde Arabe, en collaboration avec la galerie parisienne La La Lande.

Au-delà de l’écriture, sa source principale d’inspiration réside dans les légendes orales et autres contes populaires que les femmes de sa famille lui racontaient, lorsqu’il était enfant. Ce patrimoine immatériel « nourrit son travail en termes de structure et de fonctionnement », commente Mohamed Ali Berhouma, enseignant-chercheur à l’ISBAN. Loin d’être illustratif, ce travail puise dans l’écriture et l’oralité son principe même de composition. « Si on raconte des histoires aux enfants pour qu’ils se couchent, explique de son côté le peintre, je pense qu’il faut en raconter aux adultes pour qu’ils s’éveillent. » 

Coup de coeur, acrylique sur toile, 210 x 157cm, 2020, collection Ouissem Barbouchi

Réalisme magique

À mi-chemin d’un réalisme magique contemporain et de la figuration narrative, la peinture de Slimen El Kamel s’inscrit d’abord en porte-à-faux avec la culture de l’image télévisuelle, et aujourd’hui numérique. Motif qui parcourt l’ensemble de son œuvre, le boîtier télévisuel que l’artiste reproduit parfois à l’aide de pochoirs, de sérigraphie ou qu’il brode mécaniquement, représente à ses yeux le symbole d’un monde uniformisé et autoritaire ; souvenir peut-être de l’époque ayant précédé la Révolution de jasmin. « J’ai beaucoup haï les bulletins télévisés qui nous représentaient platement et définitivement le monde, commente-t-il. […] Ne peut-on pas raconter le monde sans être réduit à l’informer ? »

En attendant, 2016, acrylique sérigraphie et transfert sur toile, 197 x 197 cm, The Pas Chaudoir of Contemporary Art From Africa

Narrative, sa peinture faussement naïve que l’exposition “À cœur ouvert” curatée par Ronan Groziat invite à découvrir, entremêle figures humaines et animales, dans des changements d’échelle parfois déconcertants. Abandonnant toute forme de perspective qui guiderait trop le regard du spectateur vers une lecture linéaire du tableau, le peintre cherche plutôt à désorienter notre regard afin de participer à la narration même de l’œuvre. « Ma toile est un espace ouvert entre réalisme et figuration », explique-t-il ; Mohamed Ali Berhouma propose de son côté de parler de « préfiguration » concernant un travail qui « annonce quelque chose sans fermer la forme, sans poser un contour clair ». Pré-Figuration, tel est aussi le titre de la monographie que publient aujourd’hui les éditions Skira pour accompagner la première exposition muséale de l’artiste. Cette indécision à laquelle nous renvoient des tableaux aux titres souvent énigmatiques – Les ABC de l’amour,  La solitude d’Adam, Appel à la nature – repose aussi sur la technique pointilliste que l’artiste développe depuis 2016.

The Light Of The Moon, 2018, acrylique sur toile, 200 × 300 cm, collection particulière

À la recherche du signe premier

Ce geste de pointiller, le peintre le rattache tout d’abord à l’écriture : « […] j’envisage le plastique à partir des germes du ‘scriptural’ ». Le point n’est pas ici conçu à la façon divisionniste des impressionnistes qui cherchaient à décomposer les couleurs, mais par analogie avec les éléments organiques de la nature. L’artiste invite à y voir comme autant de « traces de pluies, graines de blé, gouttelettes de sueur » qui innervent la composition du tableau. « On a l’impression, commente Mohamed Ali Berhouma, que le point est chez lui comme un signe premier, le point primordial à partir duquel va commencer soit une écriture soit un dessin. » Un dessin faisant la part belle à la nature, aux animaux, aux jeux de l’amour et aux acrobaties humaines. Un monde habité par des couleurs souvent éclatantes aux mille nuances de rose et de jaune, où les turbulences de l’enfance coexistent avec le labeur des adultes. Comme dans cette acrylique sur toile de 2016, Porte de Tunis, où des hommes criblés de balle sont figurés côte à côte avec des couples qui s’enlacent ou des bambins chevauchant un âne.

Body wink, 2018, acrylique et broderie sur toile, 210 x 205 cm, collection particulière

Inclassable dans la production contemporaine tunisienne, la peinture singulière de Slimen El Kamel s’ancre pourtant dans différentes traditions vernaculaires. Pour Paul Ardenne, l’un des auteurs de la monographie, son travail « convoque l’art de la mosaïque, tradition tunisienne depuis l’Antiquité, le genre de la frise et la bande dessinée. » Pour Mohamed Ali Berhouma, sa peinture « rappelle la tradition de l’imagerie populaire tunisienne qui se réalisait sous verre ; art populaire qui a connu son âge d’or au début du XXe siècle. » Autant d’influences que l’exposition d’aujourd’hui permettra sans doute de démêler.

 

Olivier Rachet

Exposition “À cœur ouvert” de Slimen El Kamel, Institut du Monde Arabe, en collaboration avec les galeries La La Lande et Nouchine Pahlevan, Paris, du 4 février au 6 mars 2022
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