Vanessa Branson : « La Biennale de Marrakech a inspiré bon nombre de biennales dans le monde » // Vanessa Branson: “The Marrakech Biennale inspired many biennials around the world.”

En 2014, Vanessa Branson était nommée officier de l’ordre du Wissam alaouite, reconnaissance rare qui souligne son engagement pour la culture marocaine. Dix ans plus tard, la collectionneuse et philanthrope britannique annonce la vente de son emblématique riad El Fenn, espace qui, depuis 2004, incarne à Marrakech un dialogue entre collection privée, hospitalité et expérimentation artistique. Retour sur le parcours de celle qui a contribué à façonner la scène contemporaine de la ville, entre initiatives visionnaires et mécénat discret.
Comment êtes-vous tombée amoureuse du Maroc et avez-vous commencé votre aventure ici ?

C’est une longue histoire, mais aussi une histoire d’amour, en effet. La première fois que je suis venue, c’était avec mon frère Richard, lors de sa tentative de tour du monde en ballon. Il a décollé de Marrakech entre 1995 et 1997. Chaque tentative, pendant ces trois années où il espérait avoir les bonnes conditions, donnait lieu à une superbe fête avec tout son entourage. Nous avons été formidablement bien accueillis à chaque fois. Je suis revenue en 2002 avec Howell [James], qui est devenu plus tard mon associé, et nous avons acheté ce que nous pensions être une petite maison en ruine dans la médina, mais qui s’est avéré une collection de petits riads, offrant une superficie bien plus importante. C’était juste après le 11-Septembre et c’était en quelque sorte controversé d’investir dans un pays musulman ou en Afrique du Nord, mais c’était un projet passion. Nous avons donc décidé d’en faire une maison d’hôtes pour amortir l’investissement de restauration, que nous avons voulu réaliser dans les règles de l’art pour rendre justice au bâtiment d’origine. Nous avons commencé avec six chambres, puis annexé le riad adjacent pour passer à neuf. Au fil des années, nous avons acquis six autres propriétés, pour finir avec une propriété de 2 700 mètres carrés composée de treize riads avec 42 suites, 182 employés à temps plein et trois piscines. Nous avons tout appris sur le tas et ne l’avons jamais considéré comme un business, mais plutôt comme un projet, un projet extraordinaire.

Comment avez-vous commencé à vous impliquer dans la vie culturelle marrakchie ?

Au début de l’aventure, alors que nous n’avions encore que six chambres, j’étais extrêmement contrariée par la guerre en Irak et ce qui s’en disait dans les médias occidentaux. Je pense avoir hérité le respect et l’amour qu’avait mon père pour la culture arabe et nord-africaine, de l’époque où il avait participé la campagne d’Afrique du Nord pendant la seconde Guerre mondiale. J’ai pensé que ce que je pouvais faire en réponse, c’était créer un festival d’art pour offrir un espace de conversation, car je sais combien l’art peut être puissant en matière d’échange d’idées. À l’époque, il n’y avait pas de scène contemporaine à Marrakech, en dehors de l’héritage de l’École de Casa des années 1960. Avec mon ami [producteur de musique et homme d’affaire] Abel Damoussi, en 2004, nous avons lancé Arts in Marrakech, AiM (« but » en anglais, ndlr). Au départ, c’était un tout petit festival, mais j’ai réussi à mobiliser une partie de mes contacts liés à ma galerie londonienne, qui étaient prêts à participer gracieusement, juste par envie et intérêt. C’était alors très compliqué de trouver des sponsors, vu le contexte géopolitique, et la ville de Marrakech n’avait pas de budget dédié aux arts. Du fait que c’était un projet à but non lucratif, nous avons tout de même réussi à fédérer beaucoup de soutiens et de forces vives, à l’instar d’André Azoulay ou de l’architecte Amine Kabbaj, qui est devenu le président du projet en 2016. Les gens nous ont ouvert leurs maisons, hôtels, palais et autres lieux pour loger les artistes et accueillir les expositions. C’était incroyable ! Pour la dernière édition, nous avons fini avec 52 espaces différents. Nous devions nous réinventer à chaque édition, nous n’avions pas une gestion professionnelle du projet, mais nous avons réussi !

Comment ce festival s’est-il mué en biennale ?

Je ne voulais pas utiliser Marrakech simplement comme un lieu, une toile de fond. Je voulais que ce soit un projet ancré localement qui se construise de zéro. Alors, pour la seconde édition, nous avons invité Abdellah Karroum en tant que curateur, et il nous a imposé que l’on emploie le terme « biennale ». Dès que l’on emploie ce terme-là, on augmente les attentes, et je ne le réalisais pas vraiment à ce moment-là, mais notre ambition a également été amplifiée lorsque l’on a pris ce tournant. Je pensais par ailleurs qu’il n’y avait pas de raisons pour que Marrakech ne puisse pas devenir une des biennales les plus importantes au monde, en particulier de par la place de l’artisanat au Maroc et des possibilités qu’il offrait en matière de collaboration artistique. Nous avons donc invité plein d’artistes de l’étranger, tout en tâchant de ne pas isoler les artistes marocains, en leur offrant plutôt la possibilité d’être exposés et considérés de la même manière que les internationaux, et je pense que ça a été une stratégie gagnante. Il n’y avait pas que les arts visuels, mais aussi de la littérature et du cinéma, ainsi qu’une approche trilingue qui permettait de créer des conversations à la croisée des générations, des disciplines et des cultures. Nous avons essayé d’être aussi inclusifs que possible.

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Guy Tillim, The Soldiers (n°20 de la série 21), 2002.

Quel rôle a joué El Fenn dans tout cela ? À quel moment avez-vous compris qu’il pourrait également être un espace culturel public, et comment avez-vous négocié l’hybridité de l’identité du lieu ?

J’adore l’association d’El Fenn et de l’art. Ça a commencé avec ma collection privée. Avoir un hôtel au cœur de la ville m’a donné un avantage immense pour la biennale, je ne pense pas que j’aurais pu faire ce que j’ai fait, autrement. Nous logions et nourrissions tous les artistes et mes équipes étaient là pour soutenir le projet de la biennale. Le lieu permettait d’avoir beaucoup d’espaces différents pour accueillir des rencontres, des projections, des discussions, mais aussi des moments de partage plus intimes entre artistes et professionnels. Et puis il y avait les soirées ! Je pense que si les gens passent un bon moment, ils seront plus disposés à apprécier l’art ! Au fil des années, j’ai continué d’acquérir de merveilleuses pièces, avec un focus sur la région.

Quelle influence pensez-vous que la Biennale de Marrakech a eu sur la scène locale ?

Mes trois objectifs étaient de permettre des débats de qualité, d’améliorer l’attractivité touristique de la ville et de faire en sorte que les artistes aient confiance en eux. Nous tenions la biennale en dehors de la haute saison, qui à l’époque était beaucoup plus marquée qu’aujourd’hui, où Marrakech affiche un taux d’occupation plus régulier. Même si l’aventure n’a duré que dix ans, je pense que les gens s’en souviennent encore et je serais ravie que quelqu’un reprenne l’idée. Ça a en quelque sorte révélé Marrakech au monde en tant que destination d’art contemporain. Aujourd’hui, des initiatives comme le MACAAL ou 1-54 s’inscrivent dans ce sillage. La Biennale de Marrakech a également inspiré un bon nombre de biennales dans le monde, notamment celle de Kochi, dans le Kerala en Inde. Nous avons également reçu le prince Sultan Ben Salman Al Saoud, qui était très enthousiaste à l’idée d’initier le développement d’une scène contemporaine en Arabie saoudite. Je pense par ailleurs que certains artistes marocains qui ont obtenu une reconnaissance à l’étranger ont ouvert la voie aux générations suivantes.

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Dineo Seshee Bopape, The name of which escapes me now, in its whole as well as in numerous specific places, vue d’installation, Marrakech Biennale 6, 2016.

Comment pensez-vous que le Maroc a évolué du point de vue de la création artistique ?

J’ai toujours été fascinée par l’éclosion de hubs de créativité dans certaines régions ou villes et par leur raison d’être. En général, il s’agit d’une confluence de facteurs, cela prend souvent racine au cœur de protestations, comme on l’a vu avec l’apartheid en Afrique du Sud. Le Maroc attend encore un peu son tour et connaît une progression lente pour le moment, mais j’ai hâte de voir ce mouvement arriver. Nous l’avons vécu à Londres dans les années 1980 et c’était notamment grâce à un professeur du Goldsmith College qui a vraiment su insuffler cette énergie. Il y a quelque chose d’assez magique quand cette éclosion a lieu, et je serai là pour en être témoin. Je n’abandonne pas le Maroc !

Que sont devenues les œuvres qui étaient exposées à El Fenn ?

L’une des choses les plus difficiles de la vente d’El Fenn aura été de m’en séparer, mais j’ai préféré céder les œuvres pour qu’elles continuent de faire vivre le lieu et porter cet héritage qui est le mien. Cela me chagrine autant que cela me rend fière, mais elles appartiennent à El Fenn et les nouveaux acquéreurs le comprennent vraiment.

Propos recueillis par Chama Tahiri Ivorra 

In 2014, Vanessa Branson was named an Officer of the Wissam Alaouite, a rare honor that recognized her commitment to Moroccan culture. Ten years later, the British collector and philanthropist has announced the sale of her emblematic riad, El Fenn, a space that since 2004 has embodied a conversation between private collecting, hospitality and artistic experimentation in Marrakech. Here, she looks back on the path that shaped the city’s contemporary art scene, mixing bold ideas with quiet philanthropy.
How did you fall in love with Morocco and begin your journey here?
It is a long story, but yes, also a love story. The first time I came was with my brother Richard, during his attempt to fly around the world in a hot-air balloon. He took off from Marrakech between 1995 and 1997. Every attempt, during those three years of hoping for the right weather, turned into a wonderful celebration with his whole entourage. Each time, we were welcomed incredibly warmly. I returned in 2002 with Howell James, who later became my business partner and we bought what we thought was a small ruined house in the medina. It turned out to be a cluster of small riads, much bigger than we expected. This was right after 9/11, and buying a house in a Muslim country or in North Africa was considered controversial, but it was a passion project. We decided to turn it into a guesthouse to fund the restoration, which we wanted to do properly, respecting the original architecture. We started with six rooms, then added the riad next door to reach nine. Over the years, we acquired six more properties, eventually creating a 2,700-square-meter estate made of thirteen interconnected riads, with forty-two suites, 182 full-time staff and three pools. We learned everything as we went along and never saw it as a business but as an extraordinary project.
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Portrait Vanessa Branson © Cleo Leather
How did you first become involved in the cultural life of Marrakech?
At the beginning, when we only had six rooms, I was extremely upset about the war in Iraq and how it was portrayed in Western media. I think I inherited from my father a respect and love for Arab and North African culture, shaped by his time in North Africa during World War II. I felt that what I could do in response was create an art festival, a place for conversation, because I know how powerful art can be in exchanging ideas. Back then, Marrakech had no contemporary art scene apart from the legacy of the Casablanca School of the 1960s. With my friend Abel Damoussi, we launched Arts in Marrakech in 2004, or AIM. At first it was a very small festival, but I managed to mobilize contacts from my London gallery who agreed to take part for free, simply out of interest. It was very difficult to find sponsors at the time because of the geopolitical climate, and the city of Marrakech had no arts budget. Because it was nonprofit, we still managed to gather a lot of support and goodwill from people like André Azoulay or architect Amine Kabbaj, who became president of the project in 2016. People opened their homes, hotels and palaces to house artists and host exhibitions. It was incredible. In the final edition, we worked across 52 different venues. Every edition required reinvention; we did not have professional project management, but somehow we made it work.
How did the festival transform into a biennial?
I did not want to use Marrakech simply as a backdrop. I wanted a project built locally, from the ground up. So for the second edition, we invited Abdellah Karroum as curator, and he insisted that we call it a “biennale.” Once you use that word, expectations rise, and I did not fully realize it at the time, but our ambition grew as soon as we made that choice. I also believed there was no reason Marrakech could not become one of the world’s major biennials, especially with Morocco’s rich craft heritage and the creative possibilities it offered. We invited many international artists while making sure not to sideline Moroccan artists. On the contrary, we made sure they were shown and considered on the same level as the others. I think that was a winning strategy. And it was not only visual arts, but also literature and cinema, along with a trilingual approach that brought together different generations, disciplines and cultures. We tried to be as inclusive as possible.
What role did El Fenn play in all of this? When did you realize it could also become a public cultural space, and how did you handle the mix of identities?
I loved the connection between El Fenn and art. It began with my own collection. Having a hotel in the heart of the city gave me an enormous advantage for the biennale. I do not think I could have done what I did otherwise. We housed and fed all the artists, and my team supported the project fully. The place offered so many different spaces for talks, screenings, discussions and also more intimate moments between artists and professionals. And of course, there were the parties. I think that when people enjoy themselves, they are more open to appreciating art. Over the years, I continued acquiring remarkable works, with a focus on the region.
What influence do you think the Marrakech Biennale had on the local scene?
My three goals were to foster real debate, increase the city’s appeal to visitors and help artists believe in themselves. We held the biennale outside the high season, which at that time was much more defined than it is now, when Marrakech has a more steady flow of visitors. Even though the adventure lasted only ten years, I think people still remember it, and I would be delighted for someone to revive the idea. It helped reveal Marrakech to the world as a contemporary art destination. Today, initiatives like MACAAL or 1-54 build on that legacy. The Marrakech Biennale also inspired several biennials around the world, including the Kochi Biennale in Kerala, India. We also welcomed Prince Sultan bin Salman Al Saud, who was very enthusiastic about developing a contemporary art scene in Saudi Arabia. I also believe that certain Moroccan artists who gained recognition abroad opened the way for the next generations.
How do you think artistic creation in Morocco has evolved?
I have always been fascinated by the way creative hubs emerge in certain cities or regions, and by what makes them possible. It is usually a convergence of factors, and it often grows out of moments of protest, as we saw with apartheid in South Africa. Morocco is still waiting for its moment, and the progress is slow for now, but I look forward to seeing that movement take shape. We lived through that in London in the 1980s, thanks in part to a professor at Goldsmiths College who brought incredible energy. There is something magical when that spark appears, and I want to be there to witness it. I am not giving up on Morocco.
What happened to the artworks that were displayed at El Fenn?
Letting go of them was one of the hardest parts of selling El Fenn, but I preferred to leave the works there so they could continue to bring the place to life and carry my legacy. It saddens me as much as it makes me proud, but they belong to El Fenn, and the new owners truly understand that.
Interview by Chama Tahiri Ivorra