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Wassyla Tamzali : « L’art conduit à la liberté de soi et dit la liberté de tous »

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Du 22 au 23 septembre dernier, s’est tenu à la Faculté des Sciences de l’éducation de Rabat le colloque « Les femmes et l’art au Maghreb ». À cette occasion, l’essayiste, ancienne directrice des droits des femmes à l’UNESCO et fondatrice du centre de création et résidence d’artistes « Les Ateliers Sauvages » à Alger, Wassyla Tamzali, a plaidé la cause des femmes artistes et de l’art comme catalyseur des libertés individuelles.

Pourquoi est-il important de se poser aujourd’hui la question des femmes artistes ?

Dans la mesure où les femmes ont des vies différentes de celles des hommes, leurs sources d’inspiration et leurs capacités d’expression vont être par nature différentes. Comme chez tout artiste d’ailleurs, la part de l’intime et du subjectif sera mise au premier plan. La question me paraît cruciale quand on songe, par exemple, qu’au festival de Cannes, deux Palmes d’Or ont été décernées à des femmes en plus de 70 ans. Des pesanteurs persistent encore qu’il faut essayer de résoudre. Par rapport aux différentes discriminations que les femmes subissent, les artistes femmes vont alors pouvoir énoncer leur intimité.

La question qui me paraît intéressante de poser est de se demander en quoi les femmes vont dire plus sur elles-mêmes que ce qu’en disent les psychanalystes, les historiens ou les sociologues, soit depuis que la femme est devenue dans les années 70 un sujet d’étude et de réflexion à part entière. Lorsque je travaillais à l’UNESCO, nous avons organisé avec Khadija Tnana pendant cinq ans des rencontres annuelles sur les femmes arabes et la créativité où nous avons pu mesurer combien il était plus facile d’affronter les tabous avec des images qu’avec des mots. De façon générale, je dirais que les artistes vont plus loin que les disciplines rationnelles pour arriver à nous troubler et à nous mener au bord de ce que nous pensons savoir. L’art a cette capacité d’explorer et d’exprimer des domaines qui relèvent de l’indicible.

En quoi l’art est-il synonyme pour vous de liberté, comme vous l’avez abordé lors du colloque ?

Il me semble qu’on est plus libre d’exprimer des choses qui relèvent du tabou quand on crée des images, plutôt que par l’écrit. Mais pour les femmes en particulier, l’art est un moyen de trouver sa liberté. Les artistes femmes que je connais ne peuvent pas dire au départ ce qu’elles vont faire. Elles ne partent pas d’un concept ou d’un désir de réaliser un tableau sur l’émancipation des femmes ou sur l’oppression. Ce sont des chercheuses qui en un sens cherchent moins la liberté qu’elles ne la découvrent à travers leur pratique. Quand on regarde le travail de Louise Bourgeois, on voit qu’elle tâtonne et qu’elle arrive à des choses qui doivent la surprendre elle- même.

Vous dites avoir été éblouie par des œuvres d’art. En quoi ?

En tant qu’avocate et juriste, je suis quelqu’un de très rationaliste. C’est sans doute parce que j’ai exercé dans ces métiers qui requièrent une certaine rigidité dans l’expression que je mesure l’importance de disciplines comme la peinture ou la musique. Je suis en train de lire Édouard Glissant qui nous invite à stopper la débandade des mots pour essayer de trouver une image plus juste du bonheur ou du malheur. J’aime cette idée, alors qu’on entre dans un monde nouveau qui n’a pas encore trouvé sa formulation satisfaisante, que c’est en tâtonnant qu’on arrive à mieux voir le monde. Des artistes comme Marlène Dumas ou Louise Bourgeois continuent en effet de m’éblouir car elles inventent des formes qui disent l’inexprimable.

Quelle est la situation des femmes artistes en Algérie ?

Tout d’abord, les artistes femmes sont logées à même enseigne que les artistes hommes. La situation est décourageante. Il est très compliqué d’être artiste en Algérie aujourd’hui car cela implique d’affronter à la fois une situation de précarité et de marginalité sociale. L’art n’est ni un sujet d’argent, ni un sujet de pouvoir chez nous. À Paris, même si les artistes étaient pauvres, l’art a toujours eu de l’importance. Pour autant, je ne désespère pas car c’est l’individu que l’on cherche à travers l’art. L’individu n’est pas encore consolidé, et l’art seul peut lui permettre de dépasser l’emprise de la famille. Les artistes s’y consacrent, selon moi.

Quel regard portez-vous devant l’effervescence de structures artistiques dirigées aujourd’hui par des femmes, au Maghreb ?

Comme la culture est encore secondaire dans nos pays, qu’il ne s’agit pas encore d’un lieu de pouvoir, on trouve peut-être plus de femmes que d’hommes. Très souvent, quand on veut nommer une femme au gouvernement, on lui confie la culture ou les affaires sociales. Pour autant, les nombreuses femmes que j’ai pu rencontrer lors du colloque à Rabat m’incitent aussi à penser que la culture est le seul chemin menant vers la liberté de soi. On en revient à cette question cruciale de la liberté : il faut de la liberté pour s’exprimer dans la sphère publique, mais créer, c’est aussi penser en toute liberté. L’art est cet instrument qui conduit à la liberté de soi et dit la liberté de tous. Liberté qui peut aussi s’exercer contre soi-même, comme on le voit par exemple dans l’œuvre de Philip Roth. L’art est ce qui nous conduit vers des choses auxquelles on n’avait pas pensé.

Propos recueillis par Olivier Rachet

crédit photo du portrait de Wassyla Tamzali : ⒸLaura Ben Hayoun

En plein cœur d’Alger, sur plus de 500 mètres carrés, l’espace de création et résidence d’artistes Les Ateliers Sauvages accueille depuis 2015 la fine fleur de l’art contemporain en Algérie. D’Amina Menia en passant par Mounir Gouri ou Fella Tamzali Tahari, nombreux sont les artistes à bénéficier de cet espace mis gratuitement à leur disposition. Lieu où s’expérimente aussi, à travers l’organisation de rencontres et débats, une liberté d’expression toujours salutaire.

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