Dak’Art 2026 : quelles Afriques dessine la sélection de Morad Montazami ?

Le directeur artistique de la 16e Biennale de Dakar dévoile une sélection resserrée de 54 artistes qui répondent au thème de l’« (anti)fragilité » avec des œuvres interrogeant les notions de réparation et de résistance face aux désordres du monde. 

Par Emmanuelle Outtier

Morad Montazami entouré par son équipe curatoriale : Madeleine de Colnet, Oulimata Gueye, Delphine Lopez, Fatima Bintou Rassoul Sy, Youssouf Fofana (section design).
Morad Montazami entouré par son équipe curatoriale : Madeleine de Colnet, Oulimata Gueye, Delphine Lopez, Fatima Bintou Rassoul Sy, Youssouf Fofana (section design).

« Tous les artistes choisis cherchent à repenser nos formes de vivre-ensemble, d’entraide et de coexistence, non seulement entre humains mais aussi avec le vivant ». Fin septembre, au Musée des Civilisations Noires, le directeur artistique de la prochaine biennale de Dakar, Morad Montazami, levait le voile sur sa sélection : 54 artistes visuels réunis sous le thème d’(anti)fragilité, « cette attitude qui consiste à faire de la fragilité une force expressive », explique-t-il, empruntant le concept à l’intellectuel libano-américain Nassim Nicholas Taleb. Sur le papier, le terrain semble balisé. Résilience, soin, co-création : depuis plusieurs années, ces notions irriguent l’art contemporain. Elles traversaient déjà la dernière Biennale de Venise imaginée par Koyo Kouoh à qui Montazami rend hommage  – « elle est une des grandes inspiratrices des curatrices et curateurs de ma génération » – et dans le sillage de laquelle pourrait bien s’inscrire cette 16e édition. 

Que laisse présager cette sélection ? Elle est courte, resserrée, et fait peu de place aux débutants. Nommé en avril, Montazami a dû travailler vite, avec les contraintes d’une biennale qui sélectionne ses artistes sur appel à candidatures. On retrouve surtout son goût pour les trajectoires restées à l’écart des radars internationaux comme le Sénégalais El Hadji Sy, figure de la deuxième génération de l’École de Dakar, le Martiniquais Ernest Breleur, récemment redécouvert par un plus large public dans « Paris Noir » au Centre Pompidou, ou encore Pape Diop, autodidacte sénégalais qui peint saints et figures populaires sur des morceaux de contreplaqué récupérés. Et c’est peut-être là que se dessine l’un des partis pris de cette édition. Peu de jeunes artistes fraîchement sortis des écoles ou propulsés pour la première fois sur le devant de la scène. Montazami semble préférer des pratiques déjà mûres, des artistes de milieu de carrière, auxquels s’ajoutent des artistes jeunes mais déjà bien installés dans le circuit international. Moins une biennale de l’émergence, donc, qu’une biennale de l’affirmation. 

La sélection marocaine va clairement dans ce sens, avec M’barek Bouhchichi, Safaa Erruas, Fatiha Zemmouri ou Mohamed Laouli, quatre artistes dont les pratiques sont déjà solidement constituées. Montazami choisit aussi Faouzi Laatiris – dont il avait orchestré la rétrospective au Musée Mohammed VI en 2016 – comme invité d’honneur, en parfaite cohérence avec son thème de l’antifragilité qui « valorise le lien social et communautaire ». Faouzi Laatiris a en effet inspiré et formé pendant plus de trente ans toute une génération d’artistes marocains, celle précisément de Safaa Erruas, à travers son atelier « Volume et installation » à l’institut national des beaux-arts de Tétouan (INBA), où il a « fait école » – concept cher à Montazami.

Vue de l'ancien palais du justice à Dakar, 2024.
Vue de l'ancien palais du justice à Dakar, 2024.

Une biennale des circulations africaines ? 

Montazami sème assez d’indices pour que se devine déjà la trame de cette nouvelle édition : colonialité, réparation et résistance s’imposent dans nombre de pratiques. La réparation passe notamment par le recyclage qui déjoue l’impérialisme occidental et le consumérisme globalisé, comme dans les installations tout en rebuts de Georges Adéagbo. Mais aussi par les savoirs locaux minorés par les cultures dominantes. M’barek Bouhchichi proposera une installation inédite sous forme de bibliothèque immatérielle autour des poésies amazighe et sénégalaise. De même, le peintre surinamais Marcel Hendrik Pinas peint à partir de l’alphabet Afaka, un alphabet créole inventé au debut du XXe siècle dans une communauté issue de l’esclavage et du marronnage. La résistance se joue aussi dans la prise en compte du non-humain et par une réflexion autour de la violence environnementale. L’un des chapitres de l’exposition internationale (ce que Montazami appelle « ligne de fuite ») s’intitule justement « Reverdir l’ancien palais de justice : Ecologie décoloniale, agro-résistance, savoirs des plantes médicinales ». 

Enfin, la biennale poursuit son ouverture vers une définition plus étendue de l’Afrique : non pas seulement comme entité géographique mais comme un imaginaire aussi façonné par ses diasporas. Montazami et son équipe curatoriale accordent une place de choix à des scènes artistiques plus périphériques dans les circuits de l’art contemporain. Là où des pays comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria concentrent une grande partie de la visibilité du marché international, à Dakar, il seront finalement peu représentés. À l’inverse, émergent des scènes plus confidentielles, du Suriname à la Guinée en passant par des espaces insulaires comme le Cap-Vert, Madagascar, La Réunion ou l’île Maurice. Montazami poursuit ainsi ce que ces prédécesseurs ont amorcé :  un dialogue entre le continent et ses diasporas qui partagent une histoire de déplacements et de blessures. 

16e édition de la biennale de Dakar, Dak’art, du 19 novembre au 19 décembre 2026. 

Direction artistique : Morad Montazami – équipe curatoriale : Madeleine de Colnet, Oulimata Gueye, Delphine Lopez, Fatima Bintou Rassoul Sy, Youssouf Fofana (section design).