« AFRICA » : fabriquer le passé

Au Musée d’art contemporain (MAC) de Marseille, Louisa Babari réunit photomontages, objets archéologiques, diaporama et création sonore sur l’Afrique du Nord antique. Récupération d’un passé effacé ? L’exposition « AFRICA » fait quelque chose de plus étrange : elle assemble un passé qui n’a jamais été entier, déplaçant ainsi la question que l’époque pose aux images.

Par Basma Mansour

Louisa Babari, AFRICA, 2025. D’après Fragment de statue de femme, Constantine, Algérie. © Louisa Babari
Louisa Babari, AFRICA, 2025. D’après Fragment de statue de femme, Constantine, Algérie. © Louisa Babari

Tout commence par l’unité historique la plus petite qui soit, un nom propre. D’origine russe et algérienne, l’artiste française Louisa Babari découvre, à travers les travaux de l’archéologue Ahmed M’Charek, que son patronyme est un ethnonyme attesté en Afrique du Nord depuis l’Antiquité, lié au royaume numide. De cette trouvaille intime, l’exposition remonte maillon par maillon, du nom à la généalogie, de la généalogie à la trace archéologique, de la trace à l’Africa romaine, et de la province à la déesse Ifri ou Ifru dont le nom finira par désigner un continent. Il n’existe pas d’Africa originelle sous les significations accumulées. Territoires, empires, fantasmes et géographies politiques se sont déposés sur le mot comme des couches. Le titre de l’exposition est déjà en lui-même un collage.

La salle met face à face deux régimes de savoir historique. Dans un vestibule éclairé, les pièces à conviction, chacune munie de sa provenance et de son numéro d’inventaire : une stèle de Saturne exhumée à Skikda, un pendentif de verre punique, une pointe de lance romaine et, sur un écran, la reproduction animée d’une inscription du IIIe siècle où le nom Africa apparaît. Puis on passe dans le noir, où huit photomontages agrandis sur bâches trouent la pénombre de leurs halos blancs, entre deux colonnes brisées, un diaporama et une composition électroacoustique de vingt-cinq minutes qui invente de toutes pièces une Numidie sonore. La stèle affirme avoir été là. Le collage répond qu’on ne sait plus très bien ce que là veut dire. Car dans ces images cohabitent des fragments de statuaire découpés dans de vieilles revues savantes, des femmes chaouies photographiées au XXe siècle, des silhouettes contemporaines, des chevaux, des ruines. Aucune pureté chronologique, aucune reconstitution. L’artiste parle de « visions possibles », assemblées de façon autant intuitive que documentée, une façon de « malmener » l’archive, d’y introduire des accidents, ce qui lui vaut d’être qualifiée par le philosophe et critique d’art Florian Gaité, dans la monographie publiée par les éditions AA, d’anarchiviste.

C’est ici que l’exposition se sépare d’un récit devenu dominant. Une grande partie des pratiques actuelles opère selon une logique de récupération, quelque chose a été effacé, on le retrouve, on le rend visible, on restaure la continuité. La valeur politique de ce geste est réelle, la colonisation a détruit et réorganisé des savoirs entiers. Le danger est ailleurs, dans l’esthétisation de la perte elle-même, quand le précolonial devient un sanctuaire d’intégrité, une origine de rechange, désirable précisément parce qu’imaginée intacte. Babari coupe court à cette tentation par la forme même de ses images, qui exhibent leur fabrication. Son collage part du constat que l’image n’a jamais été entière, tout comme le nom Africa qui n’a traversé l’Antiquité que consigné par ses adversaires. Au lieu de restaurer, il organise des coprésences, une ruine contre un corps contemporain. La rupture entre passé et présent reste visible, elle cesse seulement d’être définitive.

Louisa Babari, AFRICA, 2026, collage (détail) © Louisa Babari
Louisa Babari, AFRICA, 2026, collage (détail) © Louisa Babari

Refuser la nostalgie

Une contradiction traverse pourtant l’exposition ; elle en est le nerf. Babari met en garde contre la nostalgie et dit vouloir accepter l’Algérie « telle qu’elle est aujourd’hui, avec ses ambiguïtés et ses contradictions ». Or « AFRICA » produit méthodiquement les conditions visuelles du désir de passé, obscurité, profondeur, lions et cavaliers, matière minérale, temps long. Une exposition peut-elle refuser la nostalgie tout en fabriquant son atmosphère ? La réponse se joue peut-être dans le diaporama. L’artiste décrit ses photographies de statues comme des portraits pris dans le miroir de ceux qui les regardèrent il y a deux mille ans. L’idée est belle et instable, regarder le même objet ne fonde aucune continuité généalogique. Mais c’est précisément ce que le montage assume, la continuité n’est pas retrouvée par l’oeuvre, elle est produite par elle. Le collage fabrique les conditions auxquelles une filiation devient imaginable et le montre.

Reste à comprendre pourquoi le collage tient ici lieu de méthode et non d’ornement. Une image peut se donner comme une fenêtre, elle montre alors un état du monde et se juge à sa ressemblance. Elle peut aussi se donner comme un appareil et ce qu’elle produit est un agencement de fragments dont les rapports deviennent perceptibles. Les avantgardes russes ont fait de cette seconde définition un programme, au sortir d’une rupture historique, lorsqu’il s’agissait de fabriquer des formes capables d’installer une conscience neuve. Le photomontage y assume ses coupes et se dispense de toute illusion de continuité.

Louisa Babari, AFRICA, 2025. D’après Fragment de statue de femme, Constantine, Algérie. © Louisa Babari
Louisa Babari, AFRICA, 2025. D’après Fragment de statue de femme, Constantine, Algérie. © Louisa Babari

Le rapprochement ne suppose aucune filiation revendiquée. Il tient au vocabulaire que Babari emploie spontanément. Née à Moscou, formée aux études russes et au cinéma, elle décrit ses collages comme des matrices proches de la pellicule, pensées en plans et en montage, et son Journal d’un étudiant algérien à Moscou, acquis par le MAC, suit la circulation des étudiants algériens dans le bloc de l’Est après l’indépendance. La rupture dont elle hérite est coloniale, prolongée par l’indépendance et par la dispersion. Dans les deux situations, l’image cesse d’être un contenant d’information pour devenir un instrument de réorganisation. L’archéologie trouve des fragments, l’archive les classe, le montage les réagence et l’histoire apparaît comme un effet de leur arrangement. « AFRICA » compose ainsi une image-Afrique plutôt qu’une image de l’Afrique, un champ où des temporalités hétérogènes tiennent ensemble sans se réconcilier. C’est ce qui autorise l’exposition à produire du passé sans prétendre le restituer.

Il serait enfin trop commode de détacher l’exposition du lieu qui l’accueille. La stèle de Saturne a été transportée de Skikda vers la France au XIXe siècle, les remerciements alignent le Louvre aux côtés des musées d’Alger et de Constantine et l’ensemble s’inscrit dans la Saison Méditerranée, le Grand Arles Express et le bicentenaire de la photographie. Un second collage opère donc à l’échelle institutionnelle, Algérie, France, Antiquité, diplomatie culturelle et patrimoine assemblés sous le signe d’Africa. Déplacement, restitution, réconciliation ou simple montage institutionnel, la question mérite de rester ouverte et l’exposition, qui montre si bien comment les arrangements produisent les récits, donne au visiteur de quoi la poser lui-même. On ressort en ayant changé de question. Il ne s’agit plus de savoir ce que fut l’Africa authentique, mais ce que deviennent les images quand on cesse de leur demander de restituer le passé.

— Louisa Babari, « AFRICA », Musée d’art contemporain (MAC), Marseille, jusqu’au 3 janvier 2027.

Louisa Babari, AFRICA, 2025. D’après Fragment de statue de femme, Constantine, Algérie. © Louisa Babari
Louisa Babari, AFRICA, 2025. D’après Fragment de statue de femme, Constantine, Algérie. © Louisa Babari