Retour de galeries influentes qui avaient un temps déserté ses allées, photographie à l’honneur, œuvres sur papier et nouvelles découvertes : la direction artistique de Sitor Senghor imprime sa marque. Un souffle nouveau même si la faible présence des galeries africaines continue d’interroger.
Par Olivier Rachet
Sans doute est-ce un signe qui ne trompe pas, malgré le climat morose ambiant grevé par une situation sociale parisienne convulsive ayant contraint de fermer la foire le samedi 24 octobre : plusieurs enseignes parisiennes telles que la Galerie Carole Kvasnevski ou la Galerie Magnin-A qui avaient un temps déserté la foire AKAA font un retour par la grande porte. Carole Kvasnevski reconnaît que la direction artistique insufflée l’an passé par le franco-sénégalais Sitor Senghor y est pour beaucoup. En mettant à l’honneur, dans deux sections, la photographie africaine et le support papier, le directeur artistique vise juste, après avoir célébré l’an dernier la céramique. Véritable « foire dans la foire », comme le souligne la directrice de l’évènement Victorian Mann, la section « AKAA photo » pallie surtout une lacune des manifestations telle que Paris Photo qui, regrette Sitor Senghor, « n’accueillait lors de sa dernière édition que 6 galeries du continent ».
Plusieurs photographes femmes sont ainsi mises en avant telles que la sud-africaine Zanele Muholi ou la photographe camerounaise Angèle Etoundi Essamba dont Carole Kvasnevski montrait une série inédite de 2022, « Noir Vermeer » (entre 18 000 et 30 000€). Alors que la galerie Les Filles du Calvaire présentait un solo show de Maya Inès Touam (entre 8000 et 12 000€), la galerie lisboète This Is Not a White Cube défendait le projet « Bloom » de la photographe néerlandaise Dagmar Van Weeghel qui perpétue à travers les portraits d’afro-descendantes le format de la carte de visite. Recourant à des procédés anciens comme l’anthotype consistant à exposer un papier au soleil en l’imprégnant de pigments végétaux, ses œuvres varient entre 3000 et 10 000€. Défendant des valeurs sûres, la galerie Magnin-A qui disposait par ailleurs d’un second stand à Art Basel, présentait le travail bien connu d’Omar Victor Diop. Aux côtés des séries iconiques Liberty et Diaspora, la galerie a révélé une série inédite Allegoria réalisée en collaboration avec le Muséum d’histoire naturelle à Paris, pour des clichés allant de 10 000 à 20 000€.
Si elle était à l’étroit, la section « La Mémoire des feuilles » consacrée au papier, « un médium qui à l’instar de la céramique reste déconsidéré » reconnaît Sitor Senghor, a emporté l’adhésion des visiteurs à travers des travaux aussi sensibles qu’engagés. Des œuvres délicates de la seule artiste marocaine représentée cette année, Safaa Erruas (galerie Dominique Fiat) côtoyaient des dessins au stylo bic sur papier recyclé de l’Haïtien Jacques Frantz Guyodo, emblématiques de l’art brut (galerie Claire Corcia) ou un diptyque de l’artiste Nú Barreto, représenté par la galerie Nathalie Obadia, montrant deux drapeaux américains inversés dont les étoiles « tombent en décomposition » pour reprendre les mots du directeur artistique qui plaide pour « une foire militante ».
Une programmation équilibrée
De son côté, la programmation générale qui comptait 28 galeries, a offert un équilibre entre solo shows et accrochages collectifs dans lesquels la peinture se taille encore la part du lion. Stand particulièrement apprécié du public, celui de la galerie parisienne Loo & Lou, pourtant peu spécialisée dans l’art africain, consacrait un solo show au jeune artiste sud-africain Anele Pama dont la palette ocre évoque avec justesse les réalités contrastées d’un township. Le galeriste Bruno Blosse note « un intérêt pour les moyens et grands formats » dont les prix oscillent entre 1000 et 5000€. L’un a d’ailleurs été acquis par Christine Blachère, séduite par cette peinture terreuse. Elle venait présenter une sélection d’œuvres d’artistes sénégalais de la Fondation Blachère, dans le salon VIP de la foire. Bien connu du public marocain, le travail du Sénégalais Aliou Diack, défendu par la galerie allemande Artbase, montrait une série de grands formats (30 000€) réalisés à l’occasion d’une résidence estivale tunisienne. Une œuvre de moyen format Heart a été acquise par un collectionneur londonien et un dessin par l’Office de la Culture de Wiesbaden en Allemagne.
Parmi les nouveaux venus, la galerie Arte de Gema de Maputo au Mozambique mettait à l’honneur les collages numériques de l’artiste Thandi Pinto utilisant des images d’archives coloniales qu’elle confronte subtilement à l’époque contemporaine, créant une indécision qui n’est pas sans nous rappeler le travail de l’artiste brésilien installé à Lisbonne Cássio Markowski. La galerie zimbabwéenne The Loft3 Gallery présentait trois artistes, dont Gillian Rosselli, déjà remarquée à la Biennale de Venise en 2024. Basée à Paris, la plateforme curatoriale Casa Vicência dédiée à l’art contemporain lusophone permettait de découvrir les portraits expressifs de l’artiste cap-verdien Amadeo Carvalho réalisés à partir d’acrylique et de cendre de volcan.
Prochain défi à relever pour Sitor Senghor et les équipes de la foire : la recherche d’un meilleur équilibre entre les galeries parisiennes sur-représentées et les galeries du continent africain encore peu nombreuses. S’il met en avant des coûts élevés et la difficulté d’obtention de visas par les artistes et les galeries, il n’en demeure pas moins qu’une foire dédiée à l’art africain ne peut plus faire l’impasse sur la vitalité du continent.