Art Basel : Plus de peur que de mal

Des œuvres évacuées à la hâte, des stands vidés et une fermeture anticipée : Art Basel Paris a connu une édition 2026 mouvementée. Ventes millionnaires, galeries globalement satisfaites, le marché a tenu bon. Contre toute attente. 

Par Emmanuelle Outtier

Art Basel Paris 2026. Courtesy de Art Basel
Art Basel Paris 2026. Courtesy de Art Basel

Mercredi, il était encore accroché chez David Zwirner. Vendredi, le Kerry James Marshall à 7 millions d’euros avait disparu. Vendu ? « Évacué le matin », répond, un brin gênée, la galerie. Sur plusieurs stands, comme celui de Hauser & Wirth, dont les cimaises étaient pratiquement vides, les œuvres estimées à plusieurs millions d’euros avaient été décrochées. Les professionnels redoutaient des actions coup de poing de collectifs qui ont appelé sur les réseaux sociaux à se rassembler samedi 24 octobre devant le Grand Palais pour dénoncer ce qui, à leurs yeux, représente la quintessence d’un capitalisme débridé et d’un monde de l’art déconnecté des réalités sociales. De fait, on n’avait jamais vu autant de camions autour du Grand Palais : une cinquantaine, venus récupérer les œuvres à la hâte après la fermeture prématurée de la foire, vendredi soir, deux jours avant la date prévue. Les visiteurs du week-end se sont, eux, retrouvé bredouilles, certains ayant déjà déboursé 47 euros pour leur billet d’entrée.

« C’était la bonne décision à prendre », relativise Mathieu Paris de la galerie White Cube, qui a, lui aussi, « évacué » une œuvre de Calder en consignation. De quoi gâcher les réjouissances ? Assurément pas pour la galerie, qui a multiplié les transactions millionnaires : une toile de Julie Mehretu cédée à 7,85 millions de dollars, un El Anatsui à 2 millions de dollars, ou encore plusieurs œuvres textiles de moyen format d’Ibrahim Mahama parties dès le premier jour, entre 100 000 et 150 000 euros chacune. Si déconnexion il y a, il n’y a pas de décrochage du marché pour les très grandes enseignes, qui annoncent des ventes mirobolantes. Chez David Zwirner, une toile de Marlene Dumas est partie à 3 millions $ et un Gerhard Richter à 8,5 millions $. Pace a cédé La Chaise (1964) de Jean Dubuffet pour plus de 5 millions de dollars, tandis que Mennour vendait un Lucio Fontana à 1,75 million d’euros. Ironie de l’histoire : la menace de manifestations ne semble guère avoir entamé les affaires des principaux acteurs du marché, pourtant visés par la contestation. « Par contre, c’est plus dramatique pour les petites galeries », concède Mathieu Paris. 

Art Basel Paris 2026. Courtesy de Art Basel
Art Basel Paris 2026. Courtesy de Art Basel

Climat de vente (étonnamment) favorable

Pour les enseignes petites et moyennes, les transactions sur des montants plus modestes se jouent parfois jusqu’aux dernières heures de la foire. Le manque à gagner reste difficile à évaluer. « On ne saura jamais si cela aurait été une très bonne édition », confie Federica Angelucci de Stevenson. La galerie sud-africaine ne s’en tire pourtant pas si mal. Avec un tableau de Portia Zvavahera, deux de l’Indienne Sosa Joseph et un collage de Frida Orupabo, elle a malgré tout « rentabilisé (son) stand ». La galerie a profité de la reconnaissance internationale croissante de ses artistes : la Zimbabwéenne Portia Zvavahera  a, par exemple, bénéficié de l’effet Christie’s qui avait adjugé sa toile This is where I travelled [3] 307 200 Livres sterling le 14 octobre dernier à Londres, un record aux enchères pour l’artiste. « Les acheteurs sont venus nous voir avec la vente de Christie’s sur leur portable. Ils voulaient la même chose ! », raconte la galerie. Pour pallier la fermeture de la foire, elle organisait le dimanche une visite virtuelle par visio pour les collectionneurs intéressés. 

Paradoxalement, l’humeur était loin d’être morose dans les allées de Art Basel. Selma Feriani cédait dès le premier jour pour 10 000 euros une encre sur papier grand format du Tunisien Aymen Mbarki à une collection privée américaine. Preuve s’il en est que les Américains étaient quand même présents cette année malgré les manifestations. « Au fond il y a eu peu de désistements » nous confiait un insider. Pour Selma Feriani, le climat des ventes était même plus favorable qu’à Frieze, où elle présentait également ses artistes une semaine plus tôt. L’appétence des collectionneurs pour les peintures telluriques de la jeune italo-tunisienne Monia Ben Hamouda se confirme avec un sold out de toutes les pièces ramenées à Art Basel. Il fallait aussi se dépêcher sur le stand de Cécile Fakhoury, qui, dès le deuxième jour, avait vendu quatre des cinq tableaux de Carl Édouard Keïta, un jeune artiste sénégalais qui mêle références africaines et emprunts aux avant-gardes européennes, notamment au cubisme et au futurisme. Les œuvres étaient proposées entre 7 000 et 25 000 euros, selon leur format. Des prix relativement accessibles, qui s’inscrivent dans une tendance de fond du marché de l’art. Selon le dernier rapport Art Basel & UBS, 87 % des transactions réalisées par les galeries en 2025 concernaient des œuvres vendues moins de 50 000 dollars, contre 85 % en 2024.

Marlene Dumas, Poisonous Proposal, 2025, huile sur toile, 175,5 × 163,4 cm. Signé, titré et daté au dos.
Marlene Dumas, Poisonous Proposal, 2025, huile sur toile, 175,5 × 163,4 cm. Signé, titré et daté au dos.

Cette année, aucune enseigne marocaine n’a décroché le précieux sésame. Les artistes marocains – les Usual suspects –  représentés se comptaient sur les doigts de la main : Meriem Bennani chez François Ghebaly avec des dessins, Yto Barrada chez Sfeir-Semler M’barek Bouhchichi et Sara Ouhaddou grâce à Selma Feriani et Farid Belkahia sur le stand de la galerie tunisienne Le Violon bleu qui, pour sa première participation, lui consacrait un solo show. « Je l’ai connu il y a trente ans, confie Essia Hamdi, sa fondatrice. Je lui avais promis que si nous étions sélectionné à la FIAC, à l’époque ce n’était pas encore Art Basel, nous lui ferions un solo. Nous y voilà ». Un choix qui s’inscrit dans une tendance observée ces deux dernières semaines, entre Londres et Paris : le regain d’intérêt pour les modernismes africains. Après de grandes expositions comme « Nigerian Modernism » à la Tate Modern et « Paris Noir  » au Centre Pompidou, les artistes modernes africains attirent de plus en plus l’attention des collectionneurs et des galeries. Pour sa première participation à Art Basel Paris, la galerie Kó (Lagos) présentait ainsi les œuvres de trois figures du modernisme nigérian : Uche Okeke, Obiora Udechukwu et El Anatsui. Si la galerie ne souhaite pas communiquer sur ses ventes, la fermeture prématurée d’Art Basel a coupé un élan selon Sinead Keri : « Nous aurions pu en conclure davantage si nous avions disposé de plus de temps ». Les menaces de manifestations n’auront globalement guère refroidi les ardeurs des collectionneurs. Mais si les grandes galeries avaient déjà réalisé l’essentiel de leurs ventes, les plus petites auraient peut-être eu besoin de ces deux derniers jours pour faire la différence.

Aymen Mbarki, Autumni Amissi, 2026, acrylique et encre sur papier, 136 × 149,4 cm (sans cadre), 148 × 162 cm (avec cadre). Courtesy Selma Feriani.
Aymen Mbarki, Autumni Amissi, 2026, acrylique et encre sur papier, 136 × 149,4 cm (sans cadre), 148 × 162 cm (avec cadre). Courtesy Selma Feriani.

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