Au Musée d’Art Moderne de Paris, Kerry James Marshall réécrit l’histoire de la peinture en y imposant les figures noires longtemps reléguées à ses marges. Avec « The Histories », l’artiste américain livre une magistrale leçon de peinture, dont la puissance subversive s’exprime pleinement lorsqu’il fait de l’expérimentation picturale le prolongement de son engagement politique.
Par Olivier Rachet
La première salle d’exposition intitulée « L’homme invisible », en hommage au roman de Ralph Ellison, donne le la de « The Histories » de Kerry James Marshall qui éblouit autant par son propos que par sa maîtrise technique. Oscillant entre révolte et dérision, les premières œuvres font office de manifeste en faveur de la peinture et d’une visibilisation accrue des corps noirs. Une première toile entièrement noire, Invisible Man, affronte d’entrée de jeu la question de la représentation, en laissant seulement émerger des yeux frondeurs et une dentition à la blancheur insolente. Longtemps occultée ou caricaturée par un regard occidentalo-centré comme le montre un ironique dessin sur papier If I Had Possession Over Judgement Day, la figure noire fait une entrée fracassante en peinture, à travers un autre portrait haut en couleurs d’un peintre dans son atelier. Sa palette chatoyante rappelle l’esthétique de l’expressionnisme abstrait à laquelle Kerry James Marshall tourne pourtant ostensiblement le dos.
À partir de cette entrée en matière, l’exposition auparavant montrée à la Royal Academy of Arts de Londres et à la Kunsthaus de Zurich fait se succéder une série de toiles dans lesquelles le peintre aborde tout autant la question de la traite transatlantique, celle des violences policières et politiques à l’encontre de la communauté noire américaine ou les vicissitudes de la vie quotidienne marquée notamment par la question du logement social. Peintre d’Histoire, Kerry James Marshall est aussi un « peintre de la vie moderne » qui consacre l’affirmation euphorique de la conquête de ses droits civiques, comme le souligne deux des sections de l’exposition reprenant le titre d’un essai de Baudelaire. Mais l’artiste n’est pas un illustrateur : il affronte, dans un travail de réflexivité permanent, la question du médium pictural dont il sample, en véritable musicien, toutes les dimensions. Là réside sans doute l’importance que plusieurs toiles accordent à la musique dont l’artiste reproduit plusieurs paroles de chansons afro-américaines, aussi bien funk que rap. Convoquant aussi bien la peinture religieuse de la Renaissance, à travers l’utilisation de la technique de la tempera à l’œuf, que les codes de l’expressionnisme abstrait à travers la pratique du collage, il est aussi l’un des premiers à faire entrer les divinités de la culture yoruba emblématiques de l’Afrique de l’Ouest, en peinture. En témoigne une série de gravures sur bois réalisées dans les années 1982 consacrées aux figures des divinités Eschu, Shango ou Obatala que l’on retrouve disséminées dans de nombreuses autres œuvres.
Marronnage pictural
Dans une toile de 1997 Past Time, inspirée des œuvres impressionnistes de Monet ou de Seurat, le peintre figure au-dessus de la scène un envol d’oiseaux bleus rappelant les colombes du Saint Esprit. De la même façon, la série Memories rejoue le motif de l’Annonciation de l’archange Gabriel à la Vierge Marie afin de rendre hommage à différentes figures publiques ou politiques victimes de crimes racistes ou de violences policières. La plupart des toiles sont accrochées librement, sans châssis, au moyen d’œillets métalliques comme pour mieux affirmer le désir de s’affranchir des contraintes corsetées d’une histoire de l’art occidentale. Dans la lignée de ces esclaves qui fuyaient, au péril de leur vie, les plantations, Kerry James Marshall pratique une forme de marronnage pictural redoutablement efficace. Dans une série de portraits, l’artiste s’attaque à la figure des présidents George Washington et Thomas Jefferson, pères fondateurs de la nation américaine, dont le visage est étiré en anamorphose, rappelant le fait qu’ils détenaient des esclaves travaillant dans leurs domaines.
S’apparentant à une rétrospective, l’exposition s’attache aussi à évoquer les différentes interventions de l’artiste dans l’espace public, notamment lorsqu’il réalise en 2017 au Centre Culturel de Chicago une fresque murale Rush more en réponse au mémorial national du Dakota du Sud réalisé entre 1927 et 1941 par un sympathisant du Ku Klux Klan. En 2023, le peintre remplace deux des vitraux de la cathédrale de Washington dans lesquels percent ses revendications de justice. Or, ce militantisme légitime semble avoir depuis atténué la portée de sa peinture comme le montrent la série peu convaincante des Vignettes à l’idyllisme teinté d’ironie ou les dernières toiles renouant avec la peinture d’Histoire, plus académiques. Kerry James Marshall n’est sans doute jamais aussi meilleur que lorsqu’il délaisse le message, fût-il le plus juste, au profit d’une exploration des possibilités qu’offre la peinture. Comme dans cette toile de 2018 représentant une sortie scolaire d’enfants noirs au musée, où les tons bruns d’une première couche de peinture évoquent la nécessité de consolider les conquêtes des droits civiques, toujours fragilisées par la persistance des préjugés racistes.
Kerry James Marshall, « The Histories », jusqu’au 24 janvier 2027, Musée d’Art Moderne de Paris.