Disparition : Koyo Kouoh, la curatrice panafricaine qui a changé les regards

Le 10 mai, le décès de la curatrice suisso-camerounaise de 57 ans, nommée en décembre dernier commissaire de la prochaine Biennale de Venise, laissait le monde de l’art contemporain profondément endeuillé. Un cancer foudroyant l’a emportée dix jours avant qu’elle ne révèle le thème et le titre de l’édition 2026. 
La première fois qu’on rencontrait Koyo Kouoh, on était frappé par son regard mordoré et son élégance discrète. Plus encore que les épaisses lunettes qui dessinaient son visage et la situaient tout de suite dans le champ de l’art contemporain, la douce autorité qui se dégageait de son élocution, de sa démarche, de son rire, installait définitivement le personnage. Née à Douala mais élevée en Suisse à partir de l’âge de 13 ans, Koyo Kouoh ne se destinait pas, a priori, à une carrière dans l’art. Après des études en gestion bancaire, elle bifurque vite. Et c’est une rencontre en 1995 à Dakar avec le plasticien sénégalais Issa Samb qui marquera pour elle un tournant. « Avec Issa, je suis entrée dans cette sphère de compréhension de l’art comme une philosophie de vie, comme quelque chose qui peut être intangible. Cela m’a amenée à ma position actuelle où je le vois comme une extension de la vie. » Dans son panthéon personnel, la romancière américaine Toni Morrison joue aussi un rôle de premier plan : sa lecture « a transformé ma perception de femme africaine et m’a poussée à retourner en Afrique », confie-t-elle à la radio sénégalaise. Elle choisit Dakar où elle fonde en 2008, le centre d’art RAW Material company, devenu au fil des années un catalyseur pour la scène culturelle sénégalaise. « Koyo a ouvert un espace critique essentiel pour penser et produire des formes artistiques en lien avec les réalités, les mémoires et les luttes du continent, note la galeriste Cécile Fakhoury. L’impact de RAW à Dakar et au-delà, est considérable : il a permis à toute une génération de professionnels de se former, de se sentir légitime. » La transmission est peut-être l’une des obsessions les plus fécondes de cette curatrice qui en a fait une constante tout au long de sa carrière. « Pour moi, il est essentiel de produire des connaissances et de les partager. Je dis souvent que je me sens extrêmement privilégiée et honorée d’être issue d’un continent qui a donné naissance à l’humanité, mais aussi à des formes et des esthétiques qui ont influencé le monde de nombreuses façons. »Avec la RAW Academy, un programme de formation dédié à la recherche et au commissariat d’exposition, elle participe à l’effervescence intellectuelle de la capitale sénégalaise, qui voit émerger à partir de 2015 des initiatives comme les Ateliers de la pensée d’Achille Mbembe et Felwine Sarr, tandis que les galeries professionnelles se multiplient. Elle n’en reste pas moins nomade et façonne aussi, à Londres puis à New York, le programme FORUM de la foire 1-54 autour de discussions critiques sur la place de l’art contemporain africain dans l’écosystème de l’art mondial, créant des ponts entre universitaires, commissaires d’exposition, institutions muséales et artistes. 

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Koyo Kouoh. © Mirjam Kluka

La méthode Kouoh« Mon travail en tant que conservatrice est profondément ancré dans une perspective panafricaine, féministe, ancestrale et militante. » Faire communauté pour redéfinir son expérience au monde à travers la perspective africaine. Le militantisme de Koyo Kouoh résidait dans ce parti pris pour l’Afrique qui a fait de nombreux émules : « Elle a été un modèle, souligne la directrice de IFA Gallery Berlin et commissaire Alya Sebti. Sa façon « insolente » de ne pas s’excuser d’être là, a été une leçon pour beaucoup d’entre nous ». « Je suis d’une génération de professionnels africains qui veulent se parler à eux-mêmes, qui habitent le monde à partir d’un territoire panafricain et qui, d’abord, parlent à l’Afrique », revendiquait-elle d’ailleurs dans les pages de Jeune Afrique, en 2019. Engagée et résolument ancrée dans son époque, Koyo Kouoh a marqué les esprits par son intérêt pour la mémoire collective et les récits de révolte. Son exposition « Chronique d’une révolte : photographies d’une saison de protestations » (2011-2012) témoigne des soulèvements populaires à Dakar contre la tentative de modification de la Constitution par le président Abdoulaye Wade. Féministe convaincue – elle qui revendiquait avoir essentiellement grandi entourée de femmes –,  elle a également interrogé la place du corps féminin africain dans l’art contemporain avec l’exposition « Body Talk » (2015-2016), présentée au WIELS à Bruxelles. Aux côtés d’artistes telles que Zoulikha Bouabdellah, Marcia Kure, Miriam Syowia Kyambi, Valérie Oka, Tracey Rose et Billie Zangewa, elle a exploré l’œuvre d’une génération d’artistes africaines formée à la fin des années 1990, en mettant en lumière la manière dont elles abordent les questions de féminisme, de sexualité et de corporalité. Juste avant que n’éclate la révolution #Metoo, elle posait une question essentielle : « Qu’est-ce qu’un corps féminin africain ? Comment est-il devenu, et continue-t-il d’être perçu, socialement, historiquement et politiquement, comme un objet, un corps (sur)exposé, abusé et utilisé ? ». Au musée Zeitz MOCAA au Cap, où elle est nommée directrice en 2019, elle installe sa vision : plus de 60 % des expositions du musée sud-africain au cours des cinq dernières années ont été consacrées à des artistes femmes. Elle devient elle-même un symbole lorsqu’elle est nommée en décembre 2024 à la tête de la 61e biennale de Venise. « Qu’elle soit la première femme africaine à occuper ce poste est un jalon pour nous tous », nous confiait Touria El Glaoui en février dernier. Elle n’aura pas eu le temps de secouer ce grand rendez-vous de l’art, le plus vieux du monde. Mais sa dernière exposition, « When we see us », encore visible à Bruxelles, parle pour elle. En célébrant la force sociale et politique de la joie, Kouoh rompt avec le récit classique sur l’expérience noire et propose une nouvelle approche, libérée des stéréotypes associés aux vies noires, qu’elles soient africaines ou issues de la diaspora. « Pouvoir montrer la joie de vivre, la sensualité, d’une perspective noire affirmée est inédit », souligne Alya Sebti. Dernier legs de cette insatiable passeuse d’art : la joie comme ultime révolte.  Emmanuelle Outtier