Dans le cadre de la Saison Méditerranée, le Centre Photographique Marseille présente la première exposition française consacrée à Photo Kegham, studio photographique historique de Gaza, fondé en 1944 par Kegham Djeghalian, rescapé du génocide arménien. Son petit-fils y déploie quatre décennies de vie sociale gazaouie, à rebours d’un régime de représentation qui ne laisse circuler l’image palestinienne que comme preuve de catastrophe.
Par Basma Mansour
L’exposition ne ménage aucune respiration. Les tirages saturent les parois, accrochés serrés au rythme d’un passage qu’on remonte, jusqu’à une enseigne suspendue haut comme un linteau, PHOTO KEGHAM en lourdes capitales sous sa calligraphie arabe. Dessous, un grand tirage aux couleurs sépia et mauve montre le photographe âgé, de profil devant sa propre vitrine encombrée de portraits dans leurs cadres dorés. L’image est coupée net au bord du panneau, si bien que le dos du vieil homme touche l’angle réel de la salle. Il se tient à la jonction de la boutique reproduite et de la pièce où nous sommes, et il faut passer sous son nom pour continuer. On entre alors par la porte des clients, parmi les grilles de portraits d’identité, les photographies de classes et les groupes rassemblés en plein air.
Ces images appartiennent à un ordre qui franchit rarement les frontières de Gaza. Rien n’y était remarquable au moment de la prise de vue, et tout l’est devenu depuis, par l’effet des conditions dans lesquelles une image de Gaza nous parvient. La vie palestinienne n’accède à la visibilité qu’au voisinage de la mort, des décombres, des corps, des deuils, et cette proximité est devenue la condition tacite de circulation de l’image. Mohammed El-Kurd a décrit le fonctionnement de cette économie du regard dans Perfect Victims and the Politics of Appeal (Haymarket, 2025). Deux figures seulement y sont recevables, le « terroriste » qu’on ne peut ni pleurer ni écouter, et la « victime parfaite », trop meurtrie pour combattre ou manifester de la colère, assignée à la tragédie personnelle et tenue à distance de toute revendication collective. Seule la seconde ouvre un accès à la parole, à condition d’en payer le prix qu’El-Kurd nomme politics of appeal, la performance d’une « victimité » assainie devant les guichets de la reconnaissance.
Photographier l’ordinaire
Le fonds exposé s’est constitué loin de cette économie, des décennies avant qu’elle ne s’impose. Fondé en 1944 par Kegham Djeghalian Sr (1915-1981), rescapé du génocide arménien, Photo Kegham fut le premier studio photographique professionnel de Gaza. Pendant près de quarante ans, il photographia mariages, familles, enfants, équipes sportives, fêtes, plages, visiteurs officiels, scènes de rue et portraits de studio, au service d’une société traversée de communautés multiples – Arméniens, Grecs, Bédouins, réfugiés de 1948. Ces images avaient pour premiers destinataires ceux qu’elles montrent. Commandées, accrochées dans les salons, glissées dans les albums, elles circulaient à l’intérieur de la société qui se les adressait. Lorsque Kegham Djeghalian Jr découvre en 2018 trois boîtes rouges de négatifs dans l’appartement familial du Caire, il retrouve donc bien davantage que des photographies anciennes mais les fragments d’une infrastructure sociale de l’image, une manière pour une ville et ses habitants de se regarder, de se conserver et de se reconnaître. L’ordinaire y est majoritaire, et c’est ce régime d’images de vie que les boîtes ont conservé.
Encore fallait-il ne pas le trahir en l’exposant. Le danger était connu, faire de ces scènes les témoins heureux d’un « avant » face auquel le présent ne serait que catastrophe, un paradis rétrospectif fabriqué par la destruction elle-même. Les choix du petit-fils se comprennent comme autant de parades à ce piège. Il organise le fonds en quatre ensembles (The Studio, Gaza Memento, Family Album, Zoom Call) plutôt que selon une chronologie qui conduirait mécaniquement jusqu’en 2026. Surtout, il renonce à une partie des dates et des légendes et nomme le résultat unmade archive, archive ouverte, inachevée, qui refuse de se constituer en récit définitif. Or les légendes et les dates sont l’appareillage même par lequel l’image palestinienne est ordinairement instruite, contextualisée pour un public extérieur, soumise aux questions qui décident de sa recevabilité. En les retenant, il retire à l’image son statut de pièce versée au dossier.
Ce retrait a un antécédent, venu de l’institution elle-même. En 1983, Edward Said obtient d’accrocher des photographies de Palestiniens dans le hall de la Conférence de Genève sur la question de Palestine. L’ONU accepte à une condition, « no legends, no explanations ». Des images admises, pourvu qu’elles se taisent. La même clause revient quarante ans plus tard dans les salles marseillaises mais énoncée, cette fois, par celui qui montre. Le silence a changé de main.
Archive vivante
Reste que ce silence n’est pas un mutisme, il ouvre au contraire un espace de parole que l’exposition remplit autrement. Une œuvre sonore fait entendre d’anciens clients du studio. Leurs souvenirs font ressurgir le vestiaire où l’on se changeait avant la pose, les fleurs artificielles d’une mariée, le tirage d’un père défunt que le photographe refusa d’agrandir parce qu’il en conservait un meilleur, ou encore la mémoire de cet homme que toute la ville appelait Abu Bishara. Sur des calques épinglés, les messages reçus par l’artiste depuis la première présentation du projet en 2021 prolongent le fonds, un portrait d’enfance envoyé de la diaspora, un portrait de mariage reconnu par une descendante, un mot venu du Canada d’un homme né après la fermeture du studio. L’archive se constitue par ceux qu’elle représente, et l’autorité descriptive leur revient.
Une seule section déroge à la règle. Zoom Call présente, datées et légendées, les captures d’écran d’un appel de janvier 2021 durant lequel Marwan Al-Tarazi, gardien à Gaza de ce qui restait du fonds, montrait à la caméra les tirages les plus célèbres du studio. Al-Tarazi a été tué avec sa femme et sa petite-fille le 19 octobre 2023 dans la frappe sur l’église grecque orthodoxe de Gaza, et les bombardements ont détruit la part de l’archive restée sur place. Ces captures en sont devenues les dernières traces, et elles seules portent le statut de preuves. La destruction impose la légende là où elle a frappé.
Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable
Du 16 mai au 12 septembre
Centre Photographique Marseille