Depuis plus de trente ans, Hassan Darsi développe une pratique où l’art ne se sépare jamais du monde qu’il observe. Figure majeure de la scène contemporaine marocaine et fondateur de La Source du Lion à Casablanca, il fait de la ville, de ses transformations et de ses rapports de pouvoir un terrain d’expérimentation. Pour sa première exposition personnelle en France, « Persistances », Diptyk s’est entretenu avec l’artiste autour de ce qui persiste dans sa pratique : l’échelle, le paradoxe et la capacité de l’art à déplacer le regard.
Propos recueillis par Najat Saidi
Pourquoi avoir intitulé votre double exposition « Persistances » ?
Nous évoquions avec les trois commissaires notre longue complicité de plus de vingt années et naturellement ce mot est venu dans la bouche de Bérénice Saliou (co-curatrice de l’exposition, ndlr), il s’est tout de suite imposé pour le titre de l’exposition. Il y a de la persistance dans l’amitié et dans l’échange, et je suis aussi un artiste qui persiste dans les formes, dans les propos. Je vais prendre quelque chose, le remodeler, le refaire, le revoir jusqu’à l’usure. À chaque exercice, une forme naît comme une pièce à conviction.
Depuis plus de trente ans, dans chacune de mes œuvres et projets il y a une persistance. Le travail sur l’or, par exemple, existe depuis 1999. J’en ai recouvert une dent, un tank, un coffrage qui occulte un monument, un bassin d’eau, une jetée en mer… Autre exemple, la vidéo intitulée L’Homme qui court, elle aussi court toujours, je courais à 40 ans et je continue encore aujourd’hui.
Vous revenez depuis plus de vingt-cinq ans à l’or. Qu’est-ce qui vous fascine dans cette matière ?
La force de la couleur, du symbole, de la métaphore, et l’attrait qu’exerce l’or sur le monde. Par ce travail je déplace les attributs de l’or qui nous fascine pour en faire un élément qui signale le danger. L’or viendrait comme une ligne de démarcation à la fois fascinante et monstrueuse, entre deux états du monde, un révélateur… Par exemple, à Tenerife des corps de migrants s’échouent régulièrement sur une jetée qui protège la plage où viennent se détendre les touristes. J’ai recouvert d’adhésif doré les cubes en béton de cette jetée, l’or nous aveugle et fait miroir, souligne les contradictions. J’aime quand l’art est juste et à l’échelle.
Cette question de l’échelle traverse notamment Le Projet de la maquette et Le Square d’en bas. Que permet la maquette que l’œuvre d’art, au sens traditionnel, ne permet pas ?
Dans les deux cas, le parc de l’Hermitage et le bâtiment Légal Frères, c’est quelque part revenir à un geste classique dans l’art qui est de reproduire un objet, un paysage ou une vue. Je me suis servi de ces deux espaces de la ville pour en faire deux modèles en quelque sorte. Leur construction qui dure dans le temps (deux ans pour Le Projet de la maquette et trois ans pour Le Square d’en bas) crée des temps forts et partagés pour regarder, observer, déchiffrer, mesurer et reporter une réalité à une échelle donnée. C’est ce processus esthétique, constructif et participatif qui active le désir de l’art et lui donne sens.
Vos projets impliquent des habitants et différents acteurs de la ville. Quelle place occupez-vous alors en tant qu’artiste ?
C’est aussi et surtout l’espace de la ville et ses complexités qui nous impliquent toutes et tous à penser nos lieux de vie.
Mes projets explorent et questionnent le monde que j’habite et que je traverse, je m’y implique en tant qu’artiste et j’ai toujours veillé à ce que mes process soient rigoureux et ne versent pas dans la manipulation. Je suis un artiste qui prend la parole, amplifie, dénonce, rature, superpose mon regard comme un autre calque qui agirait par transparence avec ceux des autres. L’art permet cela. La ville est un terrain propice pour affiner mon regard et ma démarche, des processus et des outils, comme autant d’exercices et d’explorations.
Vos œuvres ne sont jamais complètement démonstratives. L’art doit-il, selon vous, apporter des réponses ?
Brel disait de Brassens que c’est quelqu’un qui dépose des questions.
Pour moi, il s’agit d’abord de questionner, de souligner, d’exprimer un ressenti, d’évoquer plutôt que d’énoncer… J’aime brouiller les pistes, créer des zones d’incertitudes. Mon travail n’est jamais frontal, je préfère détourner pour rendre visible. Les formes et médiums que j’utilise sont sans cesse renouvelés, affinés, pour être les plus justes possible, à l’échelle, avec persistance mais aussi avec poésie.
« Persistances », du 28 mai au 25 octobre 2026, FRAC Champagne-Ardenne, Reims.
« Persistances », du 12 juin au 25 octobre 2026, Kunsthalle, Mulhouse.
Curation : Florence Renault-Darsi, Bérénice Saliou et Sandrine Wymann.