Hassan Darsi : «  J’aime quand l’art est juste et à l’échelle »

Depuis plus de trente ans, Hassan Darsi développe une pratique où l’art ne se sépare jamais du monde qu’il observe. Figure majeure de la scène contemporaine marocaine et fondateur de La Source du Lion à Casablanca, il fait de la ville, de ses transformations et de ses rapports de pouvoir un terrain d’expérimentation. Pour sa première exposition personnelle en France, « Persistances », Diptyk s’est entretenu avec l’artiste autour de ce qui persiste dans sa pratique : l’échelle, le paradoxe et la capacité de l’art à déplacer le regard.

Propos recueillis par Najat Saidi

Vue de l'exposition "Persistances", Hassan Darsi. La Kunsthalle Mulhouse, 2026 © ADAGP, Paris, 2026 – photo : Angélique Pichon

Pourquoi avoir intitulé votre double exposition « Persistances » ?

C’est Bérénice Saliou (co-curatrice de l’exposition, ndlr) qui en a eu l’idée. On se connaît depuis vingt ans. Il y a de la persistance dans l’amitié et dans l’échange. Et puis, je suis un artiste qui persiste dans les formes, dans les propos. Je vais prendre quelque chose, le remodeler, le refaire, le revoir jusqu’à l’usure. Je m’épuise dedans. À chaque exercice, une forme naît comme une pièce à conviction.

Dans chaque œuvre exposée, il y a une persistance depuis trente ans. Tout le travail sur l’or, par exemple, existe depuis 1999. J’en ai fait une dent, un tank, quelque chose qui couvre un monument, un bassin d’eau dorée. Il y a beaucoup de hargne. Le projet vidéo L’Homme qui court, lui aussi, court toujours. Je courais à 40 ans et je continue aujourd’hui.

Il faut observer, toujours rester alerte, disponible, frais pour amener quelque chose et ne pas tomber dans la répétition. Il y a de l’acharnement dans mon travail.

Vue de l'exposition "Persistances", Hassan Darsi. La Kunsthalle Mulhouse, 2026 | "Martyrs", 2026 - médium, peinture dorée © ADAGP, Paris, 2026 – photo : Angélique Pichon

Vous revenez depuis plus de vingt-cinq ans à l’or. Qu’est-ce qui vous fascine dans cette matière ?

La force de la couleur, du symbole, de la métaphore. Il faut toujours critiquer, décaler le regard, regarder les choses selon plusieurs points de vue. Je déplace les attributs de l’or et je veux montrer son danger. Par exemple, à Tenerife, beaucoup de corps de Sénégalais s’échouent là, sur une jetée où viennent se détendre les touristes allemands. J’ai mis de l’adhésif doré sur cette jetée. Il nous aveugle et fait miroir. J’aime quand l’art est juste et à l’échelle.

Cette question de l’échelle traverse notamment le Projet de la maquette et le Square d’en bas. Que permet la maquette que l’œuvre d’art, au sens traditionnel, ne permet pas ?

La Maquette est une œuvre d’art mais pas seulement : c’est un objet qui active. Ce sont des formes, des terrains d’échange, de négociation, c’est une attitude. Cela crée un chantier, sans violence. Cela permet d’intégrer les gens et de leur faire aimer l’art aussi.

Le paradoxe est partout. J’utilise mon regard, mais je travaille avec des gens. J’utilise tous les outils du constructeur pour faire quelque chose de magnifique. L’art peut être ça : le Parc de l’Hermitage à Casablanca a été sauvé comme cela.

Vue de l'exposition "Persistances", Hassan Darsi. La Kunsthalle Mulhouse, 2026 | "Le square d’en bas", 2017 - maquette, techniques mixtes, 60 x 170 x 212 cm © ADAGP, Paris, 2026 – photo : Angélique Pichon

Vos projets impliquent des habitants et différents acteurs de la ville. Quelle place occupez-vous alors en tant qu’artiste ?

Je n’ai jamais représenté les habitants de Casablanca auprès de quiconque. Je suis un artiste, pas un élu. Libre à d’autres de prendre la parole.

J’ai toujours veillé à ce que mes process soient rigoureux, qu’ils ne versent pas dans la manipulation. L’art appartient à tout le monde, cela ne devrait pas être un privilège. Donc il faut travailler à l’échelle, travailler avec les gens.

Si le monde brûle, c’est parce qu’on ne vit pas à la bonne échelle. Et cela continue. Nous ne sommes actuellement ni dans la mesure ni dans le soin. Pourtant, il y a moyen de faire, d’apprendre aux enfants à regarder. L’art a quelque chose à dire là-dessus. Il faut pouvoir s’autoriser à rêver d’une autre société pour ça.

Hassan Darsi, "L’homme qui court III" (capture d'écran), 2026 | Performance filmée passage de la Salle d’Asile, Mulhouse - production La Kunsthalle Mulhouse © Hassan Darsi, ADAGP

Vos œuvres ne sont jamais complètement démonstratives. L’art doit-il, selon vous, apporter des réponses ?

Lorsqu’on interrogeait Jacques Brel sur Brassens, il disait : « Brassens dépose les questions. » C’est quelqu’un qui n’a jamais cessé de regarder, de projeter, de raturer. Il n’est pas démonstratif. Il est dans un vrai travail d’écriture. Je suis nourri par des écrivains, des artistes comme eux. Je crois que l’art est une force énorme. Il faut de l’engagement, de la disponibilité et de l’éthique. 

La vie est pleine de paradoxes. Il n’y a pas un millimètre sur Terre qui y échappe. On est dans des sociétés qui ne veulent pas intégrer cette complexité parce qu’elle ne fait rien gagner. Pourtant, il n’y a pas de vie sans paradoxe. L’art en est le champ royal.

On naît, on vit, on baigne dedans. On ne peut pas le gommer. Il faut rester vivant, prendre en compte nos contradictions, aiguiser nos cœurs, nos cerveaux. Et créer. Créer.

« Persistances », du 28 mai au 25 octobre 2026, FRAC Champagne-Ardenne, Reims.
« Persistances », du 12 juin au 25 octobre 2026, Kunsthalle, Mulhouse.
Curation : Florence Renault-Darsi, Bérénice Saliou et Sandrine Wymann.