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Jaou Photo : Tunis rêve d’un autre monde

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Pour sa 6ème édition, le festival Jaou de Tunis fait peau neuve et adopte le format d’une biennale dédiée à la photographie. Entre réhabilitation de lieux patrimoniaux laissés à l’abandon, réappropriation de la médina et interrogation sur le statut du spectateur d’une œuvre d’art, Jaou se fait aussi l’écho des angoisses d’une société devant un monde qui tarde à advenir.

L’image est forte : une vague humaine d’une centaine d’étudiants des Beaux-Arts déferle dans les ruelles de la médina de Tunis pour assister aux vernissages des expositions photo et vidéo du Central Tunis et du 32 Bis : « Images corporelles » curatée par Olfa Feki et « Injurier le soleil » sous le commissariat de Camille Lévy Sarfati. S’agit-il d’un engouement pour l’un des rares évènements artistiques de la capitale tunisienne ou aspiration d’une jeunesse à réinvestir les espaces du centre-ville dans lequel se déroulent la plupart des manifestations ? Sans doute un peu des deux tant l’art contemporain a été pendant longtemps relégué dans les quartiers huppés de La Marsa ou de Sidi Bou Saïd où se trouvent les quelques rares galeries historiques de la région dont la Yosr Ben Ammar Gallery flambant neuve. L’ancienne Bourse du travail, véritable foyer de cette édition, accueille de son côté des rencontres thématiques, des concerts ou autres lectures de portfolio qui ne désemplissent pas.

Exposition « Un journal intime collectif : La fabrique », Installation vidéo de Bachir Tayachi, Imprimerie Cérès, Tunis

Là réside l’une des réussites de cette première biennale de la photo, dans un pays réputé davantage pour ses peintres et ses plasticiens, d’avoir su réinvestir l’espace public à travers plusieurs expositions en plein air dont « Notre temps, même en rêves » dans laquelle le curateur tunisien Karim Sultan donne à voir en plein cœur de l’avenue Bourguiba le travail d’une soixantaine de photographes internationaux. Parmi eux se retrouvent le Marocain Khalil Nemmaoui, l’Algérien Fethi Sahraoui, les Tunisiens Sophia Baraket et Zied Ben Romdhane que la curatrice Olfa Feki enrôle de son côté dans une exposition, « À travers le mal », consacrée aux menaces environnementales.

Exposition en plein air « Notre temps, même en rêves », Avenue Habib Bourguiba, Tunis, crédit photo Firas Ben Khelifa

Le corps dans tous ses états

Abordant la question du « corps dans tous ses états », cette édition réussit à combiner, notamment dans les propositions convaincantes de Simon Njami, les aspirations collectives et les désirs intimes. La jeune scène contemporaine tunisienne que le curateur met à l’honneur interroge, dans les deux volets du projet « Un journal intime collectif » présenté aux anciennes imprimeries Cérès et au B7L9 Art Station de la Fondation Lazaar, le hiatus qui sépare le spectateur d’une œuvre d’art d’un citoyen acteur de sa propre vie. Mention spéciale à cet égard pour l’installation vidéo des plus réussies de Bachir Tayachi. Si un vent de révolution ne souffle pas sur cette édition plutôt consensuelle, son mérite reste sans doute de faire descendre la photographie dans la rue et, à travers de nombreuses performances dont celle de Cyrinne Douss « Je ne suis pas blanche », de confronter chaque spectateur à une urgence de vivre qui semble avoir été communément partagée.

Olivier Rachet

Jaou Photo, « Le corps dans tous ses états », Tunis, jusqu’au 20 octobre 2022.
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