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L’ode au Maroc de Nicolas de Staël

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Alors que se tient jusqu’au 21 janvier 2024 au Musée d’art moderne de Paris une rétrospective du peintre Nicolas de Staël, les éditions Arléa publient des textes inédits de l’artiste sous le titre Le Voyage au Maroc. Occasion de suivre un regard d’une curiosité ethnographique rare et d’assister à l’éclosion d’une peinture en quête de couleurs et de lumière.

Ce qui frappe d’entrée de jeu dans Le Voyage au Maroc est le regard critique que porte le peintre Nicolas de Staël sur la situation sociale et politique du Maroc dans les années 1936-1937. Âgé de 23 ans à peine, l’artiste séjourne pendant quinze mois entre Rabat, Marrakech et Telouet dans le Haut-Atlas, de juin 1936 à octobre 1937. Il en revient avec un ouvrage Les Gueux de l’Atlas publié, ici, pour la première fois dans son intégralité.

Alors sous protectorat français, le pays subit, selon l’artiste, plusieurs jougs dont celui de quelques caïds spoliant les populations. Les colons européens en prennent aussi pour leur grade, comme en témoigne cette notation toujours actuelle d’une vue d’un café de Marrakech : « Souvent le monde paraît un odieux théâtre où quelques gens confortablement assis regardent en souriant souffrir les autres ».

Ces remarques sévèrement justes restent néanmoins compensées par un sentiment d’empathie non feint à l’égard des populations amazighs souvent au centre de son propos. Celui qui a fui avec sa famille la Russie tsariste en proie à la révolution bolchévique perçoit sans doute mieux qu’un autre ce que renferme le vocable de « féodalité ».

Image de couverture de Le Voyage au Maroc

L’éternité des sensations

Sans doute est-ce cette empathie qui permet au peintre de concentrer toute son attention sur l’apparition des couleurs du quotidien et les jeux infinis de réflexion de la lumière. S’il esquisse surtout des croquis, les tableaux futurs semblent ici se peindre comme par anticipation : « Il y a beaucoup d’étoiles dans le ciel, et ces bleus Berbères semblent faire partie du ciel. […] Aux portes, les taches de sang des poulets égorgés sont noires sous la lune ». Le langage visuel de l’abstraction – et les séjours de Klee ou de Macke en Tunisie en portent aussi témoignage –, s’ancre dans une phénoménologie de la perception colorante des plus concrètes.

Ces carnets, ces lettres privées et ces croquis sont un précieux document sur la façon dont le peintre, émerveillé, engrange pour l’éternité des sensations qui sont la matrice des chefs-d’œuvre à venir. « Pour une petite toile que Van Gogh a au musée de La Haye, écrit-il dans une lettre datée du 30 novembre 1936, on a des notes d’orchestration de lui pendant deux pages. Chaque couleur a sa raison d’être et moi de par les dieux j’irais balafrer des toiles sans avoir étudié et cela pour ce que tout le monde accélère, Dieu sait pourquoi ».

Le Voyage au Maroc reste un livre essentiel pour qui veut prendre le temps de découvrir comment se fabrique le regard d’un des plus grands peintres français du XX ème siècle.

Olivier Rachet

Nicolas de Staël, Le Voyage au Maroc, éditions Arléa, Collection « La Rencontre », p.192

Nicolas de Staël Parc des Princes 1952 Huile sur toile 200 x 350 cm Collection particulière © ADAGP, Paris, 2023 / Photo Christie’s
Nicolas de Staël Arbre rouge 1953 Huile sur toile 46 x 61 cm Collection particulière © ADAGP, Paris, 2023 / Photo Christie’s

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