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[Portrait] Chaïbia a les yeux, les mains fertiles

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Qui est Chaïbia ? Autodidacte, cette icône de la peinture marocaine s’est non seulement émancipée de sa condition de femme analphabète mais a marqué son époque de son geste pictural spontané et de ses représentations semi-figuratives aux couleurs tranchées. L’historien de l’art Brahim Alaoui retrace le parcours de cette figure atypique.

Chaïbia Talal est une femme audacieuse dotée d’une forte personnalité qui s’est construite en suivant son instinct. Elle est née en 1929 à Chtouka, aux environs d’El-Jadida, dans une terre généreuse qui lui laissera des souvenirs indélébiles, malgré une enfance brutalement écourtée. 

N’ayant pas été scolarisée dans sa prime enfance passée à la campagne, elle entretenait un lien charnel avec la nature qui a nourri son éveil à la beauté. Dans son imaginaire, son enfance apparaît comme un paradis perdu dont le souvenir illumine sa vie et qui lui fournit des motifs inépuisables qu’elle représentera dans ses toiles futures.

Issue des masses populaires laissées pour compte pendant le protectorat français au Maroc, Chaïbia deviendra un symbole, celui de la femme qui parvient à s’arracher aux multiples dominations qu’elle subit.

Chaïbia chez elle à Casablanca, 1971, Photo Gabriel Soussan

Un don médiumnique

Son installation à Casablanca à son adolescence sera marquée par de dures épreuves. Mariée à treize ans, elle devient veuve à l’âge de quinze ans, un an après la naissance de son fils en 1945. Livrée à elle-même après le décès de son mari, la pauvreté n’entame pas sa nature optimiste et pleine d’énergie. Elle travaille comme domestique la journée pour élever son fils Hossein Talal auquel elle se consacre entièrement.

Le soir venu, Chaïbia se réfugie dans l’imaginaire et le rêve pour écouter la petite voix intérieure qui l’engage à se projeter dans un monde meilleur. C’est ainsi qu’elle raconte que sa vocation de peindre lui est venue à l’âge de vingt-cinq ans comme une révélation à la suite d’un songe : « Je revois un ciel bleu où tournoient des voiles, des gens inconnus qui s’approchent de moi et me donnent du papier et des crayons. Le lendemain je suis aussitôt allée acheter de la peinture bleue avec laquelle on peint les entourages des portes et j’ai commencé à faire des taches, des empreintes. »

Chaïbia, qui a un don médiumnique pour lire les signes de la vie que la nature nous envoie, a compris cette prédiction et l’a aussitôt mise à exécution. Elle s’essaye à la peinture que pratique son fils, Hossein Talal, qui a, très jeune, emprunté la voie artistique. Ce dernier surprend sa mère un jour, toute barbouillée de peinture, et l’encourage à continuer.

C’est lors d’un voyage de prospection artistique du conservateur de musée Pierre Gaudibert au Maroc en 1965, en compagnie de ses amis peintres Ahmed Cherkaoui et André Elbaz, qu’il se rend chez Chaïbia pour voir les œuvres de son fils Hossein Talal. Quelle ne sera pas sa surprise de découvrir les gouaches peintes par la mère de l’artiste !

Chaïbia, Tapis 1965, peinture sur carton, 31x50 cm, Coll. A.B.

La peinture comme ascèse

Réalisées par petites touches avec ses doigts sur des morceaux de carton, les premières gouaches de Chaïbia sont composées selon le principe d’organisation formelle d’un tapis. En les découvrant, Ahmed Cherkaoui s’étonne d’y voir l’esprit de la peinture de son artiste fétiche, Roger Bissière, et s’exclame : « Ce qui a pris à Bissière des années de recherche pour faire aboutir son œuvre, Chaïbia l’a réalisé spontanément. » Pierre Gaudibert, convaincu par sa détermination et son talent, l’invite à participer en 1966 au Salon des Surindépendants au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Dès lors, Chaïbia prend son travail très au sérieux et s’y consacre entièrement. « Elle s’est aperçue que peindre était une ascèse et qu’il fallait beaucoup travailler, et elle s’y est mise sans rechigner comme une courageuse femme qu’elle est », témoigne Zakya Daoud qui l’a connue dès ses débuts.

Elle commence à vivre de sa peinture et intègre la galerie parisienne L’Œil de Bœuf (1972-1994), créée par la Brésilienne Cérès Franco pour défendre « un art de désir brut » – ainsi qu’elle aimait à définir ses choix artistiques. Cette dernière devient dès lors la complice de Chaïbia et la fidèle promotrice de son œuvre. Sans compter sur la proximité affective de son fils Hossein Talal, qui s’est consacré avec dévouement au rayonnement de l’œuvre de sa mère au détriment de sa propre peinture laissée en attente.

Exposition Chaïbia, Musée de l’IMA à Paris 1990

Un art naïf ? 

Dans la galerie L’Œil de Bœuf, Chaïbia rencontre Alechinsky et se lie d’amitié avec Corneille, l’artiste néerlandais cofondateur du groupe Cobra avec qui elle expose. Elle fréquente le milieu de l’art parisien qui gravite autour sa galerie, participe à la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) dès 1981 et est invitée à exposer en Europe, en Amérique du Nord et dans le monde arabe.

Pendant un temps, certains artistes marocains des années 1960 la tiennent à l’écart et considèrent sa production comme relevant d’un « art naïf », une tendance qui n’était à leurs yeux que le relent d’une vision encouragée par le colonialisme au détriment d’un art réfléchi. Cette position contextuelle ne durera pas et l’on verra Chaïbia reconnue dans son pays, appréciée de tous et admirée par des intellectuels d’envergure tels qu’Abdelkebir Khatibi et Fatima Mernissi.

Cette dernière, qui lui a consacré plusieurs articles et entretiens, lui demande un jour pourquoi elle lui parle souvent de l’instruction dont elle a été privée pendant son enfance. Chaïbia lui répond : « J’insiste sur l’éducation parce que l’analphabétisme est une blessure. Il faut préparer un Maroc où aucune femme ne soit blessée. Même lorsqu’on réussit, cette blessure ne guérit point. »

Consciente des obstacles qui entravent l’émancipation des femmes dans son pays, Chaïbia s’investit dans sa peinture, ce qui lui permettra de transcender ses blessures et lui offrira l’opportunité de devenir l’actrice de son destin.

Catalogue de l'exposition "Trois femmes peintres, Baya, Chaïbia, Fahrelnissa", IMA, 1990

Un imaginaire émancipateur

De tempérament gai, sociable et énergique, elle puise ses images dans la vie populaire marocaine, qui donnent à voir une réalité inventée et transmettent son affectivité à travers la couleur à l’état brut et dans le geste ample. Les personnages restent son sujet de prédilection, et les visages et les mains occupent une place prépondérante dans ses toiles, laissant entrevoir sa force de caractère et son immense joie de vivre. Elle a souvent recours à la narration pour dévoiler le propos implicite de ses tableaux et raconte leurs histoires sous-jacentes avec ses mains à ceux qui ont la chance de la côtoyer.

Chaïbia a participé à l’exposition « Trois femmes peintres, Baya, Chaïbia, Fahrelnissa » que j’ai présentée au musée de l’IMA à Paris, du 5 juin au 23 septembre 1990. Sa présence dans sa tenue en caftan traditionnel devant ses œuvres, d’où semble émaner une résonance radieuse, fut un enchantement de couleurs, une osmose entre une artiste digne, qui est à l’aise dans son corps comme dans son esprit, et son œuvre singulière qui témoigne de la force créatrice d’un imaginaire émancipateur. « Chaïbia a les yeux, les mains fertiles », disait d’elle son admirateur le poète André Laude.

Brahim Alaoui

Historien de l’art

Ancien directeur du musée de l’Institut du monde arabe à Paris

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