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[L’œil écoute] Comment décrypter une œuvre de Saladi ?

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L’univers fantasmagorique d’Abbès Saladi n’est pas toujours facile à appréhender. Le critique d’art Mohamed Rachdi analysait dans le numéro 4 de diptyk l’encre sur papier Couple (1986). Décryptage.

Cette œuvre est une composition symétrique qui s’inscrit dans un format rectangulaire vertical où se déploie un univers plastique fortement chargé d’éléments symboliques. Plastique et symbolique que cette étude tente de percer. L’axe de symétrie est clairement matérialisé par la poussée d’un arbre de forme conique, totalement recouvert d’un feuillage bien vert et dense. Un feuillage dessiné méticuleusement feuille par feuille, un peu à la manière de Le Douanier Rousseau.

Deux personnages quasi dévêtus se trouvent de part et d’autre de cet arbre. A droite un homme et à gauche une femme coiffée à l’égyptienne, comme d’habitude dans les peintures et dessins de Saladi dont les personnages semblent sortir directement de l’univers artistique de l’Antiquité égyptienne. Le couple est assis, jambes repliées enfourchant le feuillage. Tous les deux regardent l’arbre. Derrière eux, poussent deux rameaux qui ondulent et se terminent chacun par une feuille unique en forme de cœur. Sur chaque rameau est perché un oiseau dont on ne voit pas les pattes. Il s’agit de paons à tête jaune, tous deux dotés d’un collier orné de bandes verticales alternant le bleu et le blanc. Compte tenu de la différence de taille, on peut comprendre que, du côté de l’homme, l’artiste a placé un mâle et de celui de la femme, une femelle. Sans doute, par ces deux oiseaux éminemment symboliques, l’artiste cherche-t-il à représenter l’âme de chaque personnage également doté d’un collier qui alterne les bandes jaune et rose. L’homme est vêtu d’un jupon à bandes bleu clair et jaune.

Abbès Saladi, Couple, 1986, encre et aquarelle sur papier, 45 x 38 cm, signée et datée sous le coude du personnage de droite.

Éros mystique au sommet des arbres

Saladi prend souvent le soin de dessiner ses sols lorsqu’il les utilise dans ses compositions. Les carrelages noir et blanc, les jardins fleuris et les gazons bien taillés… permettent à l’artiste d’asseoir les différents décors où évoluent ses personnages. Ici, rien de tout cela. Aucun parterre, aucune construction architecturale n’y figurent. Cette scène amoureuse est située au sommet des arbres qui se détachent sur un fond clair. Clarté qui n’est rien d’autre que celle, gardée en réserve, de la blancheur même du papier-support de l’œuvre. Abbès Saladi place ainsi ses personnages sur un arbre et notre regard à leur niveau, comme si nous-mêmes, perchés sur un autre arbre, regardions une scène animée par l’Éros mystique et où tout porte à l’élévation.

En effet, le mouvement vertical de la poussée de l’arbre axial est accompagné par l’orientation des têtes et des regards des deux couples humain et volatile (symbole de la dynamique ascensionnelle), mais également par le mouvement et l’orientation des rameaux qui pointent leur feuille unique comme un fer de lance indexant les hauteurs célestes. Sans doute, bien plus qu’une simple relation horizontale du couple amoureux que relie le mouvement d’une forme sinusoïdale à partir de leur abdomen ouvert, cette œuvre de Saladi entraîne à l’élan vertical, comme pour viser les sphères extatiques. Elle cherche à nous élever vers un univers paradisiaque que peuvent symboliser et la croissance arborescente et les deux oiseaux prêts à décoller pour se perdre dans le ciel.

La faune et la flore reviennent continuellement dans les oeuvres de Saladi qui travaille toujours à les articuler en une poésie faite de glissement et d’échos, de correspondance et d’hybridation… L’artiste cultive sans cesse les jeux de la métamorphose qui font glisser les formes du corps humain à l’arbre et de l’arbre à l’oiseau et vice versa…

Abbès Saladi, Couple (détail), 1986, encre et aquarelle sur papier, 45 x 38 cm, signée et datée sous le coude du personnage de droite.

La pathologie créatrice

L’art de Saladi est un art assez complexe, et se prête à une infinité d’interprétations. Son univers peut paraître « naïf », mais l’artiste autodidacte fait preuve d’une maîtrise indéniable des techniques du dessin, de l’organisation par la couleur et de la composition. En effet, ses oeuvres témoignent d’une extraordinaire exploration graphique et chromatique et d’une invention formelle inouïe. Dans celle qui nous préoccupe, son vocabulaire plastique est clair. La ligne est précise, la couleur franche et appliquée sans bavure ni accident et les formes très synthétiques et nettement définies.

Cela dit, l’artiste reste d’abord et avant tout un imagier et non un plasticien. Son objet n’est pas, à vrai dire, la peinture elle-même mais la génération d’images visionnaires. Son art est un art onirique et l’art onirique est libre de tout formalisme. Ceci explique sans doute que, chez Saladi, le dessin l’emporte toujours sur la peinture et la ligne sur la couleur dans la mesure où l’élément graphique lui permet de définir les formes et d’inscrire efficacement les scènes dans l’espace iconique. Profondément taraudé par une pathologie psychique, Saladi découvre instinctivement dans l’expression artistique une possibilité thérapeutique, un moyen de s’évader dans un pays aux dimensions de son imagination.

L’artiste a ainsi élu sa patrie dans le territoire fertile de la rêverie et de l’invention onirique. Il s’agit donc d’un art qui provient du rêve, du rêve aussi bien en sommeil qu’en éveil. Empruntant ses formes au réel, il travaille à déployer un monde tout à fait personnel où s’articulent l’inconscient individuel et l’inconscient collectif. Un univers fantasmagorique et qui demeure toujours chargé d’une dimension mystérieuse et énigmatique.

Abbès Saladi, Couple (détail), 1986, encre et aquarelle sur papier, 45 x 38 cm, signée et datée sous le coude du personnage de droite.

A l’évidence, l’artiste ne cherche nullement à traduire une vision réaliste. Son traitement graphique et chromatique est précis, mais reste libre et autonome par rapport au référent visuel. Si les corps humains sont volumineux, ils sont disproportionnés et leur anatomie est fausse. Le feuillage est traduit avec une régularité quasi parfaite, feuille par feuille et loin de tout respect d’une vision réaliste qui prendrait en compte les déformations dues aux raccourcis et les écarts d’échelle dus aux lois de la perspective. Si le traitement en dégradé permet de les doter d’un certain volume, leur coloration en vert nie la diversité des nuances naturelles et le jeu réaliste des ombres et des lumières. Si le feuillage est en vert, le ciel n’est rien d’autre que le blanc du papier. Quant au teint en blanc, gris et noir des personnages, il est bien loin de la réalité visuelle… Les silhouettes des oiseaux sont arbitraires.

C’est que l’univers que Saladi vise à nous ouvrir n’est pas réaliste mais expressif, symbolique et suggestif. Il s’agit d’un univers invraisemblable et irréel, un univers onirique fait de rêve et de rêverie, de délire et de chevauchée inconsciente… Il nous suffit de nous laisser emporter par les mouvements qui animent cette œuvre, comme d’ailleurs toutes les œuvres de Abbès Saladi, pour nous retrouver dans un monde autre. Un monde qui nous ouvre larges les sentiers des rêves diurnes, un monde fantasmagorique où évoluent sans cesse des êtres étranges et très singuliers, lors même qu’ils sont composés d’éléments empruntés à la réalité visuelle. Un monde, en fin de compte, habité par la fécondité du rêve capable d’offrir une poésie idyllique et énigmatique.

Abbès Saladi, Couple (détail), 1986, encre et aquarelle sur papier, 45 x 38 cm, signée et datée sous le coude du personnage de droite.

Expression d’un refoulement

Comme toute l’œuvre de Saladi, ce dessin aquarellé traduit l’expression d’un profond refoulement, celui, personnel, de l’artiste, mais aussi, sans doute, d’un refoulement collectif. En effet, l’artiste exploite dans ses œuvres tout un référentiel iconographique nourri depuis des siècles par un imaginaire collectif extrêmement fertile. Cette œuvre semble sortir directement des contes populaires que les maîtres conteurs continuent de narrer sur la place Jamaa El Fna depuis la nuit des temps. Contes qui déploient interminablement des histoires délirantes où le fantastique et le merveilleux, le réel et l’imaginaire ne cessent de s’entrelacer pour nous entraîner dans les zones les plus enfouies de nos profondeurs psychiques.

 

Mohamed Rachdi

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