Toni Maraini, aux avant-postes de la modernité marocaine

L’historienne et critique d’art Toni Maraini, qui enseigna aux Beaux-Arts de Casablanca de 1964 à 1972, est à l’honneur de la 47e édition du Moussem culturel international d’Assilah. Retour sur le parcours d’une figure majeure qui a contribué à écrire l’histoire de l’art moderne au Maroc.

Par Olivier Rachet

Toni Maraini, en voyage dans le sud du Maroc, 1969. Photo : M. Melehi, archives T. M.
Toni Maraini, en voyage dans le sud du Maroc, 1969. Photo : M. Melehi, archives T. M.

Les circonstances d’une naissance, pour aléatoires et contingentes qu’elles soient, forgent peut-être des tempéraments et orientent sans crier gare des destins. Toni Maraini naît au Japon en 1941 où son père, Fosco Maraini, a obtenu une bourse de recherches en anthropologie. Accusée de ne pas avoir fait allégeance au régime fasciste italien de l’époque, la famille sera internée au Japon dans un camp de prisonniers de 1943 à 1945. D’un naturel discret, Toni Maraini revient en 2007 dans son livre La lettre de Bénarès sur cette part de l’enfance, toujours plus ou moins déterminante, à travers une correspondance imaginaire avec son père qui vient de disparaître. 

Après leur retour en Italie, elle poursuit des études en Angleterre et au Smith College University de Northampton, en 1958 et 1962, et sera diplômée en histoire de l’art. En 1964, elle obtient une licence en anthropologie culturelle, histoire du monde arabe et de l’art oriental, qui décidera d’une carrière placée sous le signe de l’ouverture aux cultures extra-occidentales et de façon plus générale à l’autre.

Toni Maraini (au centre) avec des enfants participant à l’atelier d’art gratuit, Moussem d’Assilah, 1979. Photo : M. Melehi, archives T. M.
Toni Maraini (au centre) avec des enfants participant à l’atelier d’art gratuit, Moussem d’Assilah, 1979. Photo : M. Melehi, archives T. M.

Au-delà de sa participation désormais bien documentée au groupe de Casablanca et de l’École des Beaux-Arts où elle enseigne l’histoire de l’art moderne de 1964 à 1972, elle n’aura eu de cesse de prendre en considération chaque être humain dans toute la vulnérabilité qui peut être la sienne, s’intéressant tout autant à l’éducation des enfants qu’à la question du déracinement. À l’occasion du premier Moussem d’Assilah (1978), elle crée un atelier libre pour enfants et adolescents qu’elle anime jusqu’en 1985, de même qu’un atelier d’art-thérapie à l’hôpital Ibn Roch de Casablanca dans le sillage des expérimentations menées par le Docteur Abdellah Ziou Ziou à l’hôpital psychiatrique de Berrechid. Elle publie aussi plusieurs recueils personnels dont un livre de poèmes, Message d’une Migration (éditions Shoof, 1976) dont la couverture est illustrée par Melehi qu’elle a rencontré en Italie et dont elle sera la compagne. Celui-ci expose, lors de son séjour romain, à la Galleria Trastevere dirigée alors par la mère de Toni Maraini, Topazia Alliata. Elle revient sur ses années italiennes du peintre dans un article publié en 2021. 

Mais ce sont ses Écrits sur l’art (éditions Le Fennec, 1990) et ses nombreuses contributions aux différentes revues créées dans le sillage du groupe de Casablanca – de Maghreb Art à Souffles en passant par Integral –, qui actent le rôle fondamental qu’elle joua dans cette aventure des avant-gardes marocaines, aux lendemains de l’Indépendance. Dans la contribution qu’elle apporte au livre C.A.S.A – Casablanca Art School Archives 1962-1987 (éditions Zamân Books), Salma Lahlou revient sur la dimension alors novatrice de son enseignement. « Maraini, écrit-elle, se trouve ainsi être la première sans doute dans toute l’histoire du Maroc […] à donner un cours d’histoire de l’art moderne – qui plus est dans une optique transhistorique, remontant jusqu’à la préhistoire, et transculturelle, par le croisement des courants africains et méditerranéens (incarnés par les professeurs de l’école eux-mêmes) et des courants européens, notamment le Bauhaus, Paul Klee… ».

Toni Maraini enseigne l’histoire de l’art à l’École des beaux-arts de Casablanca, 1965. Photo : Mohamed Melehi, courtesy des archives Toni Maraini.
Toni Maraini enseigne l’histoire de l’art à l’École des beaux-arts de Casablanca, 1965. Photo : Mohamed Melehi, courtesy des archives Toni Maraini.

Dans un entretien qu’elle nous accorda à l’occasion du Festival de l’art de Fontainebleau ayant mis, en juin dernier, le Maroc à l’honneur, Toni Maraini revenait sur ses parti-pris pédagogiques : « Mes cours débutaient avec un aperçu sur le Maroc et la Préhistoire, sans quoi il est difficile de comprendre l’importance des sites et des productions du Maroc Ancien, son rôle entre l’Afrique, l’Orient et la Méditerranée, ainsi que la diffusion de certaines formes, matières, symboles depuis lors inscrits, comme l’écrivait Khatibi, dans une ‘mémoire tatouée’ […]. Puis je traçais un parcours d’art et d’histoire des différentes époques et productions artistiques que les élèves (vu l’enseignement sous le Protectorat) connaissaient peu, tout comme ils connaissaient peu les principales références à l’Histoire du Maroc ». 

Son intérêt pour les arts populaires, dans une approche aussi bien esthétique qu’historique, sa réflexion sur les points de rencontre entre ce qu’il est convenu de nommer l’Orient et l’Occident, dans la lignée du livre de l’historien de l’art Hans Belting, Florence et Bagdad : Une histoire du regard entre Orient et Occident (Gallimard), le regard critique qui reste toujours le sien font sans nul doute de Toni Maraini une figure incontournable pour comprendre les enjeux d’une histoire de l’art au Maroc qui continue activement de s’écrire.