[ PORTFOLIO ] Abderrahmane Doukkane : Un polar au Manoir

Il nous avait habitués à creuser le sillon de la photographie sociale. Le voilà qui nous surprend avec cette nouvelle série à l’esthétique mode et à la narration quasi filmique. 

 

Sur un fil ténu entre présent et passé, Doukkane transcende la nature en lui insufflant une force de récit où chacun peut se raconter sa propre histoire.

 

Photographe discret, Abderrahmane Doukkane passe le plus clair de son temps là-bas, sur la terre de Bouskoura. Cette nature lui a inspiré sa vocation de photographe. Il l’a photographiée sous toutes les coutures, très préoccupé par les changements irrévocables provoqués par l’industrialisation de l’agriculture et l’implantation d’usines à proximité des villages. Aujourd’hui, elle reste son terrain d’expérimentation privilégié.

Cette terre, c’est surtout celle de ses ancêtres. Dans cette série, il ravive ses souvenirs d’enfance et célèbre les femmes de son passé, dans une vieille ferme bourgeoise délabrée où son père a travaillé. « Lorsque je me trouve à l’intérieur de cet édifice abandonné, mon premier réflexe est d’essayer de repérer les signes et témoignages de ma vie d’avant, d’imaginer quelles histoires se cachent encore derrière les vestiges. Je retrace cette histoire dans mon esprit et je sens autour de moi roder les âmes qui y vivaient. » Nostalgique ? Assurément, mais en revenant sur les lieux délaissés de son enfance, Doukkane tente d’y imprimer une seconde vie, quitte à réveiller quelques fantômes. 

Dans ces images de ruines où la nature reprend ses droits, il a ressuscité l’image des élégantes bourgeoises qui peuplaient les lieux et ont  « marqué sa vision et sa sensibilité ». Ses modèles et complices, Alia Laghrari et Sofia Samani, campent deux personnages au regard pénétrant – un brin inquiétant – et à la féminité affirmée. Plus qu’imposer leur univers, elles l'ont fusionné avec celui du photographe. Ce sont elles qui ont amené leurs propres accessoires : robes blanches immaculées, gants en dentelle, voilette et fleurs dans les cheveux, un style mâtiné de touche rock par un paletot d’homme ou un imprimé léopard. De véritables esprits qui, par leur « vivacité exaltante », ont su redonner vie aux souvenirs de Doukkane. « Les personnages d’Alia et Sophia représentent chacun une partie de moi, des fragments de mon être, ma part féminine. » 

 

Leur look steampunk propulse ces images dans une ambiance victorienne à la fausse tranquillité, un « polar au manoir » où l’on devine que derrière les voilages se joue un drame. Doukkane peaufine le tableau en s’inspirant de la technique ancienne du cyanotype, un tirage aux sels ferriques inventé en 1842 qui donne une tonalité bleu de Prusse aux parties les plus sombres. Si elles sont obtenues ici par un filtre numérique, Doukkane s’est inspiré de ses propres expérimentations en argentique, lorsqu’il utilisait volontairement des films périmés ou endommagés pour en observer les effets. C’est peut-être avec cette série que Doukkane sublime le plus son attachement à la terre de Bouskoura. Sur un fil ténu entre présent et passé, il transcende la nature en lui insufflant une force de récit où chacun peut se raconter sa propre histoire. 

 

 

[ PORTFOLIO ] Abderrahmane Doukkane : Un polar au Manoir
© Nabil Ayouch Exposition photo »A la marge » à la galerie 38
[ PORTFOLIO ] Abderrahmane Doukkane : Un polar au Manoir
Performance de Hana Tefrati
[ PORTFOLIO ] Abderrahmane Doukkane : Un polar au Manoir
Mouad Aït Lahcen, Najwa Hakim, Nizar Rachid, étudiants en cinéma et design graphique de l’ESAV Marrakech, devant une œuvre de Larbi Cherkaoui, sans titre Technique mixte sur peau, 2016

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