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À la biennale de Venise, un monde à refaire

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La 59e édition de la Biennale de Venise s’annonce résolument ancrée dans son ère. La commissaire italienne Cecilia Alemani convoque mythes et imaginaires pour déconstruire des codes obsolètes et rêver de nouvelles utopies. Avant-goût de l’exposition internationale en attendant le récit de notre visite, à lire dans le prochain numéro.

Extravaganza ! Cette année, la Biennale de Venise fait la part belle au fantasque et à l’imaginaire de l’artiste britannique Leonora Carrington. Figure du surréalisme, notamment connue pour avoir peint quantité de créatures fantastiques sur les murs de sa « maison-refuge » au Mexique, elle a inspiré la commissaire italienne Cecilia Alemani qui reprend le thème de son ouvrage The Milk of Dreams. Cette oeuvre de la littérature jeunesse est une véritable ode à la réinvention de notre monde sous le prisme de l’imagination. Elle revêt néanmoins une réalité plus sombre, annonciatrice « d’un siècle qui a imposé des pressions intolérables sur l’individu », souligne Cecilia Alemani. Pour sa 59e édition, la curatrice souhaite faire de la biennale « un monde libéré, débordant de possibles », où « la vie est sans cesse repensée » à l’aune d’innombrables obstacles.

Cecilia Alemani, commissaire de la 59e édition de la Biennale de Venise. Photo © Andrea Avezzù. Courtesy la Biennale de Venise

Elle parvient ainsi à réunir autour de ce désir 213 artistes (dont 180 participent pour la première fois à l’exposition internationale) issus de 58 pays – dont une remarquable majorité de femmes –, défiant au passage « la figure présumée universelle de l’homme blanc, guidée par la raison ». Ce choix reflète autant l’effervescence de la scène artistique internationale qu’une remise en cause délibérée de la centralité de l’homme dans l’histoire de l’art et de la culture contemporaine.

Cette édition s’annonce comme celle des « métamorphoses du corps et des définitions de l’humain », des « relations entre les individus et les technologies » et des « connexions entre les corps et la terre ». Trois axes de narration puissants, que la curatrice introduit sous forme de « capsules temporelles» (élaborées par le cabinet de design FormaFantasma), afin d’offrir une lecture trans-historique de l’exposition. Si ces trois thématiques sont également centrales dans l’univers de Leonora Carrington, elles font indiscutablement écho aux lames de fond qui bouleversent et questionnent notre période, conférant à cette édition un poids politique indéniable.

Roberto Gil de Montes, El Pescador, 2020. Courtesy de l’artiste et Kurimanzutto, Mexico - New York

La fin de l’anthropocentrisme

En détissant les canevas historiques linéaires ou en réhabilitant des formes d’expressions marginalisées, les artistes portent ainsi la responsabilité d’explorer de nouveaux récits et des filiations inédites dans les pratiques artistiques. Une préoccupation que le peintre mexicain Roberto Gil de Montes fait sienne à travers son oeuvre El Pescador. L’allusion à la célébrissime Vénus de Botticelli y est évidente, mais au centre de la conque, c’est un jeune homme mulâtre qui est étendu de tout son long, en lieu et place de la « beauté » à la chevelure dorée et la peau diaphane. Cette oeuvre revisite une imagerie familière afin d’interroger l’instinctif et les notions d’héritage direct, en s’appuyant ici sur une iconographie précolombienne.

La transgression s’impose pour participer au processus complexe de réécriture et relecture de l’Histoire. Les règles d’un système supposé universel se redéfinissent alors au gré des mythologies personnelles et des formes locales de connaissance. On y découvre des identités en friche et des croyances poreuses. À l’instar de « l’artiste argentin Gabriel Chaile, [qui] s’appuie sur les savoirs indigènes et renverse les stéréotypes colonialistes », souligne Cecilia Alemani. Sa dernière série est composée de « sculptures monumentales, [qui] se dressent comme les idoles d’une culture mésoaméricaine fantasque », comme pour déboulonner les notions de pouvoirs et de dominations.

Dans cette même section de l’exposition, d’autres artistes, comme Merikokeb Berhanu, convoquent des récits allégoriques, faits de rites anciens et divinités fantasmées, pour y mêler des questionnements environnementaux d’une incontestable actualité.

Birgit Jürgenssen, Missing Limbs, 1974. Photo-Pixelstorm. VERBUND COLLECTION, Vienna. Courtesy The Estate Birgit Jürgenssen Vienna

Dans ce sillage, des oeuvres saisissantes sondent de nouvelles alliances entre espèces humaine et non humaines, rêvant d’une symbiose avec l’environnement. La fantasmagorie et l’écoactivisme y convergent, comme dans l’éclatante composition onirique du peintre Jaider Esbell. Ses entrelacs végétaux répondent au corps enraciné d’une Rosana Paulino ou à l’homme-langouste de Birgit Jürgenssen. La communion est totale. Elle est portée à son paroxysme dans la nouvelle installation vidéo de Zheng Bo, dont les personnages entretiennent « des relations charnelles » avec mère Nature, explicite Cecilia Alemani.

Cette utopie empreinte de béatitude se heurte aux nouvelles réflexions sur la post-humanité, comme autant « d’inquiétants avant-goûts » de l’avenir, ajoute la curatrice. Fragilisées par les pandémies et les crises écologiques, nos sociétés déclarent progressivement la fin de l’anthropocentrisme. Une théorie à laquelle de nombreux artistes semblent adhérer. L’Allemande Raphaela Vogel ou la Française Marguerite Humeau, accompagnées de leurs exosquelettes monumentaux, envisagent en effet un monde où le règne animal est omnipotent, tandis que d’autres, telle Kiki Kogelnik, explorent la figure du cyborg, post-genre et post-humain.

Candice Lin, Seeping, Rotting, Resting, Weeping, exhibition view from Walker Art Center Minneapolis, 2021. Courtesy l'artiste et François Ghebaly Gallery

Et lorsque Cecilia Alemani demande « à quoi ressemblerait la vie sans nous ? », certains l’imaginent dans un assemblage composite de boulons et de circuits, comme dans les créations totalement robotisées de l’artiste coréen Geumhyung Jeong. Le fracas mécanique de ces corps en kit s’efface cependant devant « les sculptures silencieuses de Robert Grosvenor », révélant un monde dépourvu de toute présence humaine… Si cette biennale célèbre de nouvelles communions, suggère des modes de coexistence inédits et transcende notre humanité, elle nous enjoint également à la plus grande des humilités.

Houda Outarahout

59e Biennale de Venise, du 23 avril au 27 novembre 2022.
Visuel en Une : Jane Graverol, L’École de la Vanité,1967.  Photo Renaud Schrobiltgen. Collection Anne Boschmans. Courtesy Schirn Kunsthalle Frankfurt. © SIAE
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