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La société civile se mobilise pour les plafonds peints par Melehi à l’hôtel Les Roses du Dadès

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La vente aux enchères d’œuvres de Melehi et de Chabâa intégrées à l’hôtel Les Roses du Dadès a réveillé une société civile qui peinait jusqu’alors à se mobiliser autour des questions de patrimoine. Un cas d’école qui interpelle l’ensemble des acteurs, dont les ministères de tutelle. 

L’annonce a fait l’effet d’une bombe. Quelques mois après la mort de Mohamed Melehi, la filiale marocaine de la maison de vente Artcurial met aux enchères, le 30 mai prochain à Marrakech, plusieurs œuvres réalisées par l’artiste défunt et Mohamed Chabâa lors de la construction, dans les années 1969-1970, de l’hôtel Les Roses du Dadès à Kelaat M’gouna. Parmi ces pièces, se trouvent deux plafonds peints par Melehi, estimés chacun entre 600 000 et 800 000 DH, ainsi que deux compositions murales en bois de cèdre sculpté estimées entre 150 000 et 200 000 DH pour l’une ; 100 000 et 150 000 DH pour l’autre.

Les œuvres, qui s’insèrent dans un vaste ensemble architectural conçu par Abdesslem Faraoui et Patrice de Mazières, est « d’une importance historique majeure », estime l’historienne de l’art Fatima-Zahra Lakrissa. Cette intégration des arts à l’espace architectural est, selon la spécialiste, « ce par quoi se distingue la tradition artistique marocaine dans laquelle les artistes de l’École des Beaux-Arts de Casablanca ont souhaité inscrire leur modernité. [Cet ensemble] est inhérent au projet avant-gardiste de Chabâa et Melehi qui consiste à inscrire l’art dans le quotidien de la population et renouveler le lien entre métiers d’architecte, artiste et artisan ».

Mohamed Melehi et Mohammed Chabâa travaillant dans leur atelier aux Beaux-Arts de Casablanca - années 1960

Dans une lettre ouverte qui interpelle le ministère de la Culture et la Fondation Nationale des Musées, les héritiers et ayants-droits Chabâa, Melehi, Faraoui et l’association MAMMA pour la sauvegarde du patrimoine architectural marocain  dénoncent « le démantèlement d’un joyau artistique, emblématique de l’âge d’or de l’art moderne marocain », à « des fins purement spéculatives et mercantiles ». Si les termes de « spoliation », de « démantèlement » et de « profanation » utilisés paraissent juridiquement discutables, il n’en demeure pas moins que ce cri d’alarme adressé aux pouvoirs publics dit à la fois l’importance mémorielle, mais aussi symbolique de ce patrimoine auquel tous les Marocains peuvent être attachés.

Pourtant rien d’illégal, rétorque-t-on du côté d’Artcurial Maroc, qui précise avoir été « mandatée par le propriétaire de l’hôtel », assurant que la vente se déroulera « selon le respect des procédures en vigueur ». En pleine pandémie de Covid-19, alors que le secteur du tourisme agonise, il n’est guère étonnant que le propriétaire de l’hôtel Les Roses du Dadès − lequel n’a pas tenu à s’exprimer dans cet article − ait besoin de vendre une partie de son bien, fait-on valoir chez Artcurial. Les ensembles ont intéressé d’autres acheteurs. Selon une source proche du propriétaire, qui nous a fait parvenir des enregistrements téléphoniques, une négociation antérieure avait débuté, par l’intermédiaire de la curatrice Salma Lahlou et un collectionneur privé non mentionné, mais sans aboutir (lire notre entretien avec Salma Lahlou).

Cette vente est surtout, pour la critique d’art Toni Maraini, ancienne épouse de Melehi, symptomatique d’une certaine frénésie du marché de l’art : « Certes, le marché a ses lois et démarches, son rôle est important et ses procédures légitimes, mais  il est d’autant plus légitime d’en discuter au niveau culturel. Qu’on lise à ce propos Malaise dans les musées de Jean Clair ! Malheureusement, nous vivons dans une époque néo-libérale où il est difficile de faire valoir un débat raisonné tant le discours culturel est happé par une logique marchande et glamour publicitaire. » (lire son intervention intégrale).

Vue des plafonds intégrés peints par Mohammed Melehi pour l'hôtel Les Roses du Dadès (1969-1970).

Propriété privée vs propriété intellectuelle 

La légalité de cette vente n’est pas contestée par les signataires de la lettre ouverte : les biens n’étant pas classés, le propriétaire a le droit de les vendre et Artcurial d’en organiser la vente. Ils y déplorent essentiellement la non-application du droit d’auteur. La loi n°02-00 relative aux droits d’auteurs et droits voisins stipule dans son article 9 que « l’auteur d’une œuvre a le droit de s’opposer à toute déformation, mutilation ou autre modification de son œuvre ou à toute autre atteinte à la même œuvre qui seraient préjudiciables à son honneur ou à sa réputation ». En cas de décès de l’artiste, ses ayants-droits peuvent se prévaloir de ce droit. La valeur intégrée et indivisible de ces œuvres est ainsi revendiquée par les signataires. « Les œuvres mises en vente n’ont pas d’existence en dehors du bâtiment, rappelle Nadia Chabâa, fille et ayant-droit de l’artiste. À partir du moment où l’œuvre est extirpée de son environnement, elle n’est plus l’œuvre originale de l’artiste. » 

Mais le débat se déplace surtout sur le terrain politique à l’heure où la protection du patrimoine africain et les restitutions secouent régulièrement l’actualité. Le hiatus provient, pour beaucoup, de la non-préservation des sites et biens culturels par le ministère de tutelle. Plus qu’une mise en cause de la vente de ces œuvres, les pétitionnaires espèrent faire bouger les lignes et provoquer une prise de conscience collective de la valeur patrimoniale des œuvres intégrées de l’École de Casablanca.

« Après des années de silence et, parfois, de détérioration  d’un nombre de sites du patrimoine, la controverse en cours a le mérite de porter ces questions sur la scène publique, renchérit Toni Maraini. Outre interpeller les instances préposées, elle fait comprendre que le patrimoine n’est pas seulement celui ancien ou traditionnel mais inclut au Maroc une modernité historique irremplaçable ». D’autant plus que le groupe de l’École de Casablanca jouit aujourd’hui d’un regain d’intérêt dans la monde de l’art. Le Centre Pompidou à Paris consacre actuellement une rétrospective à Farid Belkahia tandis qu’une grande exposition est dédiée à Mohamed Chabâa à Abu Dhabi. De même, l’exposition « New Waves, Mohamed Melehi et les archives de l’École de Casa », curatée par Morad Montazami et Madeleine de Colnet, présentée à The Mosaïc Rooms à Londres en 2019, puis au MACAAL à Marrakech, donnait à voir des archives visuelles inédites, témoignant selon Morad Montazami « d’un dialogue remarquable entre les motifs labyrinthiques de ces ‘intégrations’ et les formes modulaires des bâtiments conçus par Patrice de Mazières […]. Un des rares exemples de collaboration entre artistes visuels et architectes dans le monde arabe.»

Exposition manifeste à Jamaa El Fna en 1969. De gauche à droite : M. Ataallah, F.Belkahia, M.Hafid, M.Hamidi, M.Chabaa et M. Melehi.

Classement en urgence

Les signataires de la lettre ouverte en appellent à un « classement rapide des hôtels Roses du Dadès, Gorges du Dadès et Taliouine », qui possèdent chacun des œuvres intégrées emblématiques  des artistes de l’École de Casablanca. On peut y lire, en creux, l’urgence d’un recensement des sites d’intérêt patrimonial par les autorités. Répondant à la polémique par tweets interposés, le ministre de la Culture Othman El Ferdaous a assuré qu’une « procédure de classement sur la liste du patrimoine national de certaines de ces œuvres de Melehi et Chabâa » avait dès lors été lancée, bloquant ainsi leur exportation hors du Maroc en vertu la loi 22-80 pour la conservation du patrimoine national. Ce classement permettrait, in fine, à l’État de faire valoir son droit de préemption toujours selon les modalités de la loi 22-80. L’État se substituerait alors au dernier enchérisseur du bien proposé lors de la vente aux enchères. « Une fois l’hôtel classé, insiste Nadia Chabâa, les œuvres devront réintégrer le site car il s’agit d’une création globale » in situ

Visiteurs à l’exposition de M. Melehi, Galerie Bab Rouah, Rabat, 1965. Photo M. Melehi. Archives Safieddine-Melehi

L’arbre qui cache la forêt ? 

Cette réaction épidermique, amplifiée par les réseaux sociaux, serait-elle pourtant tardive ? Pauline et Catherine de Mazières, respectivement veuve et fille de l’architecte Patrice de Mazières, s’interrogent : « Trois hôtels du Sud sur quatre ont été vendus il y a de cela des années à des acheteurs privés par le ministère ou l’Office du Tourisme sans réserve ni condition concernant les intégrations. La loi marocaine est limpide : les acheteurs sont propriétaires des murs, mais aussi de tout ce qu’ils contiennent au moment de l’achat et sont donc aujourd’hui dans leur droit absolu de les transformer et de vendre ce qu’ils veulent à qui ils veulent. Il nous semble aussi que le sursaut général arrive bien tard : l’hôtel des Almoravides a été dépecé et massacré il y a quelque 15 ans dans l’indifférence générale. Où sont passées les œuvres ? L’hôtel de Boumalne du Dadès a été racheté par des Espagnols qui l’ont re-décoré façon bodega. Idem : où sont passées les œuvres ? Reste celui de Taliouine, appartenant toujours – semble-t-il – à l’État, qui se trouve dans un état de décrépitude et d’abandon absolu. Quid du contenu ?” » Si elles n’ont pas signé la pétition, elles restent « bien entendu d’accord sur le fond du sujet ».

La controverse secoue le milieu artistique mais elle est, pour beaucoup, salvatrice : elle pourrait faire jurisprudence et permettrait au Maroc de réajuster sa politique culturelle. « Une première, soutient Nadia Chabâa, où l’on va assister à un classement d’un bâtiment et des œuvres qu’il contient. » Un cas d’école surtout qui permettra de mieux affronter « les problématiques liées au patrimoine, à la célérité des dossiers de classement, à la façon dont la société civile prend à cœur la préservation de son environnement et au manque de clarté du marché de l’art au Maroc », poursuit-elle. Il est fort à parier que la question se posera de nouveau, notamment pour des fresques murales intégrées à des bâtiments publics ou privés. « En suscitant ce genre de débat, conclut Nadia Chabâa, on met le pied à l’étrier ! » 

Pour l’heure, une procédure de classement est en cours au Ministère de la Culture qui permettra à ces œuvres de rester sur le territoire national. Il n’y a plus qu’à espérer que des mécènes marocains se portent acquéreurs de ces pièces importantes pour les offrir à un musée national à même de les valoriser et de les rendre accessibles au public.

Olivier Rachet et Emmanuelle Outtier

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