Le collectionneur Rodolphe Blavy fait dialoguer l’art contemporain africain avec le patrimoine d’un village en Touraine. L’exposition MONUMENT’AFRICA explore cette année la permanence, la mémoire et le mouvement. Une expérience singulière, où le partage d’une collection prend tout son sens.
Certaines expériences nous rappellent pourquoi, après tant d’années passées à fréquenter les artistes, les expositions, les musées et les foires, on peut encore être profondément ému par la rencontre d’une œuvre et d’un lieu.
À Saint-Épain, un village de Touraine, Rodolphe Blavy poursuit depuis trois ans une aventure remarquable. Haut fonctionnaire, collectionneur passionné d’art africain contemporain, il a choisi de faire sortir une partie de sa collection de chez lui pour l’installer au cœur du village. Dans l’église, au musée communal, dans un ancien théâtre de bois. Et, un peu plus loin, dans les écuries du château.
Chaque année, il imagine un thème, choisit une trentaine d’œuvres, construit des rapprochements. Il prend le temps de réfléchir à ce qu’elles peuvent dire ensemble, à ce qu’elles peuvent apporter à ces lieux et à ceux qui les fréquentent. Ce travail de sélection, de mise en espace et d’interprétation est un véritable travail de commissariat. Il engage une connaissance intime des œuvres, mais aussi une curiosité pour l’histoire des bâtiments qui les accueillent.
Dans l’église de Saint-Épain, un Christ en croix dialogue avec un envol de Ndary Lo. Deux présences, deux histoires, mais aussi deux façons d’interroger la condition humaine, la souffrance et l’élévation. Cette rencontre inattendue donne à penser ce que pourrait être l’art religieux au XXIe siècle. Toujours dans l’église, une immense toile d’Aliou Diack apporte au baptistère une présence charnelle : quelque chose circule entre la pierre, les formes et les matières, et le lieu semble soudain respirer autrement, avec une charge presque ésotérique. Il conserve toute son histoire, mais se trouve ravivé d’une intensité inattendue.
Des lieux jamais figés dans l’histoire
Dans le merveilleux petit théâtre de bois, qui semble tout droit sorti du début du XXe siècle, on découvre Shadows of Re-Memory (2021), un film d’animation de la Sud-Africaine Lebohang Kganye. À partir de photographies familiales découpées, l’artiste compose un petit théâtre d’ombres et de silhouettes, dont les décors se déploient et se replient comme les pages d’un livre animé. Dès la première scène, deux personnages se séparent : l’un monte dans un train et disparaît, laissant l’autre seul. Derrière l’apparente légèreté de ce spectacle de marionnettes se joue une histoire autrement sombre, celle de la mort, de l’absence et de l’effacement progressif des souvenirs. Kganye tente de retenir les êtres disparus en les faisant littéralement revenir à la vie par l’animation. Il est bouleversant de découvrir ce film dans un théâtre autrefois destiné au divertissement populaire. Les mêmes procédés — personnages de papier, décors miniatures, illusion du mouvement — servent ici à représenter l’irréparable. Et dans cette petite salle de village, la fragilité de ces silhouettes prend une dimension particulièrement poignante.
Le présent a besoin du passé. Mais le passé a aussi besoin du présent.
On peut s’interroger sur ce que l’art contemporain africain apporte aux institutions européennes, à leurs collections, à leur manière de raconter l’histoire de l’art. Ici, la question prend une dimension plus concrète, presque physique. Que se passe-t-il lorsqu’une œuvre venue du Sénégal, d’Afrique du Sud ou du Ghana entre dans une église de Touraine, dans un musée de village ou dans un théâtre presque désaffecté ? Elle y apporte d’autres formes et d’autres expériences du monde. Et le lieu lui offre, en retour, une histoire, une architecture, une mémoire collective avec lesquelles elle doit composer. Cette réciprocité est essentielle.
Le musée de la Prévôté plonge le visiteur dans l’intimité de l’atelier de l’artiste : d’Igshaan Adams à Ferdinand Kokou Makouvia, la mémoire de la matière vient rappeler celle d’une histoire et de ses cicatrices, pour la transcender finalement dans la beauté du geste. Les œuvres se rapprochent du regard, dans un silence porteur de sens.
On parle souvent de la nécessité de faire circuler l’art, de le rendre accessible. C’est presque un thème récurrent du discours politique. Ici, cette ambition se concrétise Des œuvres importantes quittent l’univers fermé d’une collection privée pour être montrées dans des lieux qui appartiennent à la vie d’un village. Elles peuvent être découvertes par des visiteurs venus spécialement, mais aussi par des habitants pour lesquels l’art contemporain africain est peut-être une découverte. Des dizaines d’enfants, dans le cadre d’un ambitieux programme de médiation, s’assoient, dessinent et, surtout, s’approprient les œuvres qu’ils découvrent.
Plus loin, dans les anciennes écuries du château de Montgoger, l’exposition se déploie dans une autre dimension. Cette année, Rodolphe Blavy a choisi de réfléchir à la monumentalité. MONUMENT’AFRICA – Contre la Permanence réunit vingt artistes et rend hommage à Alexander Calder, cinquante ans après sa disparition. Le rapprochement est annoncé : Calder avait libéré la sculpture de son immobilité, introduit le mouvement, l’équilibre précaire, le vide. Ici, des artistes de la collection interrogent à leur tour ce qui fait monument : sa matière, sa fonction, son autorité et sa capacité à traverser le temps.
Il y a notamment The Furietti Old Centaur (2018) de Yinka Shonibare. Le centaure emprunte sa forme à la statuaire antique, mais son corps est recouvert des motifs colorés du wax. L’artiste britannico-nigérian convoque ainsi une figure classique, héritée d’un imaginaire occidental, pour en troubler les codes et les appartenances. Hasard de programmation, la veille, à Londres, on pouvait voir à la National Gallery Mr and Mrs Andrews without their Heads (1998), présenté face au célèbre portrait de Thomas Gainsborough. Deux mannequins sans tête, vêtus de wax, rejouent les postures du couple de propriétaires terriens peint vers 1750. La critique des privilèges de classe et des rapports entre richesse britannique et histoire coloniale y est explicite, presque littérale.
Plus loin, le Mozambicain Gonçalo Mabunda construit avec Le trône de l’Empereur de Gaza (2018) un siège de pouvoir à partir d’armes désaffectées. Les pièces métalliques, autrefois destinées à tuer, deviennent les éléments d’une architecture presque cérémonielle. Le trône, symbole de souveraineté et d’autorité, porte dans sa matière même la violence de l’histoire du Mozambique. C’est une œuvre dont la puissance tient autant à sa construction qu’à ce que l’on reconnaît de ses composants.
On repense à Ndary Lo. À ses figures faites de fers à béton soudés, matériau pauvre, matériau de construction, qu’il parvient à rendre presque immatériel. Dans Les Envols (2010), les corps s’élancent, comme arrachés à la pesanteur. On distingue l’armature, les tiges métalliques, le travail d’assemblage, mais le regard suit d’abord le mouvement. C’est tout le paradoxe de cette sculpture : faire naître l’envol de ce qui sert ordinairement à ancrer les bâtiments dans le sol. « Dans un projet consacré à Calder, ce travail sur la gravité et la légèreté trouve naturellement sa place », souligne Blavy.
La photographie apporte une autre dimension à l’ensemble. Avec l’artiste sénégalais Omar Victor Diop, le portrait devient un moyen d’interroger la représentation des Africains dans l’histoire. Sa pratique, fondée sur la mise en scène photographique, le costume, la pose et la référence à la peinture ancienne, s’inscrit dans une réflexion sur la visibilité, la mémoire et le pouvoir des images. La photographie est ici un objet construit avec autant de soin qu’une peinture d’histoire. Sa présence dans cette exposition rappelle qu’un monument peut aussi prendre la forme d’un portrait : une image qui rétablit une présence dans la mémoire collective.
Comme un écrin au cœur de la forêt, les anciennes écuries survivent à l’assaut de la nature. L’artiste Bianca Bondi, avec son dauphin suspendu, y interroge la manière dont l’homme négocie sa place dans le monde, face aux hyènes de Pieter Hugo (photographie), tandis qu’Alexandre Lenoir déploie ses paysages sur des murs qui portent encore les zebrures du lierre et de l’humidité de la terre.
A la fin du parcours, on mesure ce que signifie faire vivre une collection et ce qu’il faut de vision et de passion pour qu’un village français devienne, le temps d’une exposition, un lieu de rencontre entre des artistes, des œuvres, des habitants et des histoires. Avec, selon les mots de Blavy, cette « volonté de croire encore à l’universalisme, au lien si précieux qui nous unit ».
MONUMENT’AFRICA – Against Permanence
Collection Margaux et Raphaël Blavy
Saint-Épain et château de Montgoger, Indre-et-Loire, France
Avec le programme AR(t]CHIPEL, porté par le Centre Pompidou et la Région Centre-Val de Loire.