Ahmad Karmouni, entre chimie et chimère

Des marais salants d’Assilah aux flacons de larmes cristallisées, ce jeune artiste chercheur fait du sel le fil conducteur d’une oeuvre totale, transformant les gestes du quotidien et la vulnérabilité humaine en véritables architectures de mémoire.

Par Houda Bensebaa

Ville en sel, 2018, installation en sel, 1,5 × 3 m (dimensions variables). Courtesy de l’artiste.
Ville en sel, 2018, installation en sel, 1,5 × 3 m (dimensions variables). Courtesy de l’artiste.

Une préoccupation constante pour le sel guide le travail d’Ahmad Karmouni. Cette recherche autour de la matière est aussi, nécessairement, une recherche autour des sociétés : la matière habite les territoires, les espaces domestiques, les gestes répétés et les silences. Il existe, autour du sel, une multitude d’histoires. Sa blancheur, sa rareté historique, ses propriétés de conservation et d’assainissement lui confèrent une dimension presque magique. Utilisé dans la pratique de la momification, que l’on peut définir comme une lutte contre la mort pour l’éternité, il est aussi devenu, dans certaines pratiques, un moyen de se prémunir contre ce qui ne se voit pas. À la cheville d’un enfant peut être noué un fil auquel est attaché un petit sachet de sel, comme Amine Karmouni a pu l’observer sur une photo des archives familiales. Lorsque l’enfant demande à sa mère pourquoi ce sachet est là, elle lui répondra peut-être qu’il n’existe pas. Pourtant, cette même mère pourra glisser un autre sachet de sel sous son oreiller. Personne ne semble pouvoir en expliquer véritablement la fonction, le geste se transmet sans explication.

 

De son enfance, Ahmad Karmouni nourrit le souvenir, ou peut-être le fantasme, de villes profondément ancrées dans leur environnement, où les pratiques quotidiennes sont intimement liées à ce qui les entoure. Né en 1994 à Assilah, dernier d’une grande fratrie, il découvre presque par hasard un atelier de dessin consacré à la reproduction des maîtres. Cette expérience le conduit aux Beaux-Arts de Tétouan, où il doit choisir un projet personnel à développer. Ahmad Karmouni comprend que cette décision lourde de conséquences peut sceller son destin d’artiste. Il décide de regarder ce qui est là, autour de lui : ce qui paraît familier au point de devenir invisible et qui ne se comprend véritablement qu’à travers les gestes qui le produisent et le transmettent.

Portait © Stefano Marchionini
© Stefano Marchionini

« Des mondes transparents »

Au nord du Maroc, entre Assilah et Larache, les marais salants s’étendent au pied du site archéologique de Lixus. Cet écosystème fragile accueille une multitude d’oiseaux aquatiques et migrateurs. Dans cette région, la récolte artisanale du sel s’est maintenue. L’évaporation, la concentration puis la cristallisation suivent encore le rythme des saisons et dépendent étroitement du climat. Ahmad Karmouni se souvient de ces paysages fondateurs de son enfance : « Il m’est resté en mémoire des images de blancheur défilant sur la route, éparpillée dans des bassins en forme de petites montagnes et en blocs épars. Les bassins de sel qui se trouvent entre Assilah et Tanger étaient des mondes transparents reflétant l’image du ciel. »

Grandir à proximité de la culture du sel, c’est apprendre à vivre avec une matière omniprésente : non seulement dans le paysage, mais aussi dans les maisons et dans les corps. Le sel protège. Il assainit. Il purifie. Il peut faire de la maison un sanctuaire et accompagner certains gestes destinés à éloigner ce qui menace sans jamais se montrer. Son usage mystique n’a pas nécessairement besoin d’être expliqué pour être transmis. Il existe dans l’espace fragile qui sépare le savoir de la croyance, le visible de l’indicible. L’habitude fonde la croyance.

Sans titre, 2019, installation en sel et sel gemme, dimensions variables. Courtesy de l’artiste.
Sans titre, 2019, installation en sel et sel gemme, dimensions variables. Courtesy de l’artiste.

Le sel dans tous ses états

Dans une démarche empreinte d’humilité, Ahmad Karmouni ne cherche pas tant à dominer le sel qu’à comprendre ce qu’il peut devenir. « Je m’y intéresse autant pour ses dimensions symboliques, historiques et culturelles que pour sa structure microscopique, sa composition chimique et la formation de ses cristaux. » Dans son atelier, il observe la matière, la mesure, la transforme et la soumet à différents protocoles. Elle est accumulée, empilée, jusqu’à reproduire les montagnes des marais salants. Elle entre en contact avec le corps de l’artiste et forme autour de jambes humaines nues des remparts aussi fragiles que protecteurs.

Les différents états du sel sont minutieusement disséqués et documentés. Fleurs de sel gravées, cristaux transformés en matière picturale, interactions avec le papier, expérimentations autour de la mesure : Ahmad Karmouni fait du sel une unité permettant de penser et de construire l’espace. Il en reproduit les paysages et les architectures. Il imagine des villes de sel, une carapace de tortue figurant une maison que l’on pourrait transporter partout avec soi. Des souliers s’enfoncent dans une étendue salée comme dans un marécage, le mouvement semble devenir impossible.

La matière se fait à la fois paysage, architecture, protection et contrainte. Ce qui était autour de lui devient quelque chose qu’il peut déplacer, reconstruire, fragmenter et réinventer. Ces mutations accompagnent la démarche d’un artiste attentif aux états transitoires de la matière : si celle-ci venait à changer et à adopter un nouvel état, quelle serait l’incidence sur l’organisation des vies humaines ? Ahmad Karmouni formule alors une question qui demeure un sceau pour la suite de son travail : si la Méditerranée venait à se cristalliser, comment redéfinir notre langage et quel sens donner aux frontières ?

Ville-Tortue, 2018, sculpture en plâtre, 15 × 20 × 13 cm. Courtesy de l’artiste.
Ville-Tortue, 2018, sculpture en plâtre, 15 × 20 × 13 cm. Courtesy de l’artiste.

Une archive de l’émotion

L’oeuvre actuellement présentée dans l’exposition collective « Au-delà de toutes les mers », co-conçue par Le Cube independent art room (Rabat) et La Condition Publique (Roubaix), marque un déplacement décisif dans la recherche d’Ahmad Karmouni. Réalisée en 2021-22 lors d’une résidence à la Fondation Fiminco, en région parisienne, l’installation Le sel et des larmes est née d’une contrainte géographique. L’artiste ne dispose plus du même accès au sel. La matière autrefois abondante dans son environnement familier doit être cherchée ailleurs. La quête du sel devient alors une quête de rencontres. Elle déplace l’attention du paysage vers l’humain, jusqu’à cette découverte élémentaire : le sel est aussi présent dans ce qu’il y a de plus intime et de plus vulnérable en nous, nos larmes.

L’oeuvre prend la forme d’une performance dans la durée. Pendant cinq ans, Ahmad Karmouni distribue aux visiteurs de petits flacons dans lesquels ils peuvent déposer leurs larmes. Ces fragments liquides de vies individuelles deviennent progressivement une matière commune. Conservées puis soumises à un processus de cristallisation, les larmes se transforment à leur tour en sel. « En recueillant les larmes de volontaires dans des flacons, comme une archive d’instants émotionnels saisis avant et après évaporation, ma recherche s’est davantage orientée vers les dimensions spirituelles et rituelles contenues dans ces moments de relâche, mais aussi dans la substance lacrymale elle-même. »

Capture d’écran de vidéo, 2019. Résidence de recherche à la Maison d’art contemporain d’Assilah (MACA). Courtesy de l’artiste
Capture d’écran de vidéo, 2019. Résidence de recherche à la Maison d’art contemporain d’Assilah (MACA). Courtesy de l’artiste

Ce que raconte la matière

Dans l’espace d’exposition de La Condition Publique, le sel envahit le lieu. Sel de la mer, sel des corps, sel des larmes : la matière semble composer des autels silencieux que l’on visite avec le même recueillement que des lieux saints. À cette installation s’ajoutent plusieurs pièces en céramique façonnées autour du Lambout, terme utilisé dans le nord du Maroc pour désigner l’entonnoir. La forme évoque le lacrymatoire gréco-romain, petit récipient allongé en verre ou en terre cuite destiné, selon certaines traditions, à recueillir les larmes versées lors des rites funéraires.

Cette loyauté à la matière est une relation où l’échec est accueilli, où le passage du temps n’effraie pas l’artiste mais renforce ce qui est devenu le coeur mouvant d’une recherche. La collecte des larmes se heurte au constat qu’il est difficile, pour les personnes rencontrées, de pleurer et de donner leurs larmes. Ces moments d’impossibilité peuvent toutefois ouvrir sur autre chose, comme l’immatérialité du témoignage oral.

Entre le territoire et le corps, entre la science et la croyance, entre la mémoire et le déplacement, Ahmad Karmouni poursuit ainsi un même questionnement : que raconte une matière lorsqu’on prend le temps de l’écouter ? Et lorsque le territoire disparaît derrière soi, peut-être reste-t-il encore quelque chose à emporter, peut-être simplement quelques cristaux déposés au fond d’un flacon.

— Exposition « Au-delà de toutes les mers », La Condition Publique, Roubaix, jusqu’au 1er novembre 2026.

Lambout, 2022–2026, installation, pièces en céramique, flacons, larmes, étagères en cuivre, sel et sel gemme (dimensions variables). Courtesy de l’artiste et La Condition Publique / Le Cube. Photo : © Arto Victorri.
Lambout, 2022–2026, installation, pièces en céramique, flacons, larmes, étagères en cuivre, sel et sel gemme (dimensions variables). Courtesy de l’artiste et La Condition Publique / Le Cube. Photo : © Arto Victorri.

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