Convoquant la pluie, le vent et toutes sortes de matériaux glanés dans la nature, la peinture d’Aliou Diack est profondément organique, intrinsèquement liée à la forêt de son enfance dont chaque toile convoque l’esprit.
On ne peut complètement saisir la peinture d’Aliou Diack sans se plonger dans les souvenirs de son enfance dans le village de Sidibougou au Sénégal. « Là-bas, on ne connaissait que la forêt et la terre », se remémore-t-il. Pour aller à l’école, le jeune Aliou, fils de paysan, marchait dans la forêt trente à quarante minutes. Un rituel qui, pendant quatre ans – avant qu’il ne quitte son village pour Dakar –, imprègne profondément sa sensibilité. Ces odeurs, formes, couleurs et même bruits imperceptibles ne le quitteront plus. « Tout ce que je raconte dans ma peinture, c’est cela. Le fait de traverser cette forêt, d’en- tendre les animaux sans forcément les voir. »

Sur les grands formats de ses toiles, cette forêt-là, mystérieuse et peuplées d’êtres invisibles, se déploie sous formes de volutes de pigments naturels apposés, d’où émergent parfois des formes zoomorphes qui suggèrent cette faune tapie dans les bois, cachées aux regards des enfants. Plus que la représentation stricto sensu, Aliou Diack cherche dans ses toiles « à insuffler une vie ». (Ré)activer au sein de l’espace pictural ses sens aiguisés par des heures passées dans la nature.
« Je peins comme travaille un paysan qui sème ses graines et laboure la terre. » Aliou Diack dispose la toile à l’extérieur, à même le sol, la saupoudre de pigments et attend ce qui advient. Au gré des vents et des pluies, surgissent des formes aléatoires comme dessinées par la nature sur lesquelles, ensuite, le peintre intervient souvent avec du charbon pour appuyer telles ou telles formes suggérées. Parfois même, il marche littéralement sur la toile comme il marchait à l’époque à travers la forêt. « La toile est maltraitée pour qu’elle puisse se marier à la terre. Je veux que les pigments et les formes absorbent la toile, que celle-ci disparaisse. »

La toile est un prétexte pour ce peintre fasciné par les grottes préhistoriques. Et en effet, il y a immanquablement une dimension rupestre à cette œuvre souvent dominée par les ocres. D’ailleurs, il évite au maximum les pinceaux, préférant travailler directement avec les doigts, le corps. Rarement Aliou Diack dévie de cette technique qui fait sa marque de fabrique. L’autre parti pris fort de l’artiste est de refuser les peintures industrielles. Il utilise les feuilles, les racines d’arbres ou les écorces – « des plantes médicinales, insiste-il, non des plantes toxiques » – réduites en poudre par des chamanes. Encore une fois, il faut aller chercher dans l’enfance du peintre pour comprendre une telle démarche, son grand-père maternel étant lui-même chamane-guérisseur. Même bloqué par le Covid en 2020 à Casablanca, où il était en résidence à l’invitation de la Galerie 38, Aliou Diack a préféré prendre des épices trouvées sur place plutôt que de la peinture industrielle.

Ressusciter les imaginaires enfouis
Quand on lui suggère qu’il est un peintre écologiste, il sourit. « Pourquoi pas. » Écologiste, peut-être même animiste, mais en tout cas pas autodidacte comme certains ont pu l’écrire. Car Aliou Diack s’est formé, de 2009 à 2014, à l’École nationale des arts de Dakar (ENA). Il dit d’ailleurs que « les Beaux-Arts ont fait de [lui] un technicien de l’art. » Mais c’est en fréquentant, pendant ses études, le collectif indépendant AgitArt qu’il a véritablement appris à « développer le conceptuel dans [son] travail. » « Je suis alors devenu un artiste actif, pour ne pas dire activiste », souligne-t-il. Et conscient de la destruction par l’humain de l’environnement.
« C’est une œuvre d’une grande maturité, note Estelle Guilié, directrice artistique de la Fondation Montresso qui a récemment accueilli Aliou Diack en résidence à Marrakech dans le cadre de son programme IN-Discipline. Elle redonne vie à nos imaginaires enfouis, la place qui se doit à la nature, et ancre les racines du monde au temps précieux de l’apprentissage de l’enfance… Face à ses œuvres, on retrouve la beauté du monde et cette volonté de la voir demeurer. » Une œuvre qui fonctionne presque comme un diorama pour le spectateur, qui se trouve plongé au cœur de cette forêt natale que le peintre chérit tant. Permettant d’en mesurer la beauté, tout comme la potentielle et tragique disparition.
Par Emmanuelle Outtier