Le Mémorial de Caen regroupe une quarantaine d’artistes modernes et contemporains africains dans un parcours particulièrement didactique, qui n’en interroge pas moins sur le choix des œuvres présentées.
Par Olivier Rachet
Le lieu n’est pas anodin. Situé près des plages du débarquement en Normandie, le Mémorial de Caen consacré à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale attire chaque année plus de 500 000 visiteurs. Beaucoup sont américains, et la plupart de ses visiteurs français ne fréquente pas les musées d’art. À l’inverse, « les amateurs d’art délaissent tout aussi bien un lieu historique comme le Mémorial de Caen », note Jean-Yves Marin, co-commissaire avec Ayoko Mensah de l’exposition « (Dé)colonisations, des artistes africains interrogent l’histoire ». Autrefois directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève, il y avait organisé en 2025 l’exposition « Au-delà des apparences », consacrée aux collections d’art moderne et contemporain africain de la CBH (Compagnie Bancaire Helvétique). Cette dernière est l’un des principaux prêteurs de « (Dé)colonisations », avec quelques galeries comme Cécile Fakhoury ou MAGNIN-A, mais surtout la Fondation Gandur, laquelle s’apprête d’ailleurs à ouvrir en 2030 à quelques pas du Mémorial un espace destiné à présenter ses collections, après un référendum suisse l’en ayant empêchée.
Ces aléas n’expliquent pas seule la tenue de l’exposition actuelle, mais ils permettent de relativiser la présence écrasante d’artistes congolais ou issus de l’Afrique francophone. On s’étonnera toujours de l’absence d’artistes issus du Maghreb dans une exposition généraliste consacrée à l’Afrique mais, nous explique Jean-Yves Marin, « c’est que ces artistes n’apparaissent tout simplement pas dans ces collections ». Dont acte, mais une exposition d’art contemporain africain faisant l’impasse, ne serait-ce que sur des artistes de l’École de Casablanca ou l’École de Tunis dont la quête moderniste est inséparable des indépendances et d’un combat mené contre une vision orientaliste du monde, représente désormais une lacune.
Les limites des collections
Le point fort de cette exposition est cependant son aspect didactique. Une première section consacrée aux « tirailleurs sénégalais » permet de faire le lien avec le parcours historiographique du musée de façon convaincante. Les toiles du Franco-Béninois Roméo Mivekannin, dont une série de portraits à l’acrylique sur papier journal, constituent une excellente entrée en matière. Elles sont accompagnées de références textuelles dont certaines sont empruntées à Senghor, dont Jean-Yves Marin nous rappelle qu’il vécut les vingt dernières années de sa vie à Verson, dans les environs du Mémorial. Face à la salle de projection à 360° du film Europe : notre histoire relatant l’histoire européenne du XXe siècle, les autoportraits d’Omar Victor Diop (Sénégal) incarnant des figures historiques liées aux histoires coloniales, issues de la série Diaspora, font mouche. Ne s’agit-il pas en contrepoint de nous raconter aussi une autre histoire dont l’Europe est partie prenante, celle de l’Afrique ? En écho répondent les autoportraits de Samuel Fosso issus de la série photo African Spirits, où l’artiste camerouno-nigérian incarne tour à tour les figures historiques de Kwame Nkrumah, de Patrice Lumumba ou d’Angela Davis. Mais ce souci didactique pèche parfois par la présence d’œuvres dont la dimension allégorique alourdit quelque peu le propos. Si la toile Vautours de Sokey Edorh – seul artiste togolais de l’exposition – ou la fresque numérique de l’artiste malgache Malala Andrialavidrazana se distinguent par leur inventivité visuelle, des œuvres des Congolais Steve Bandoma et Chéri Samba demeurent beaucoup trop littérales dans leur intention.
Une section intitulée « L’aventure ambiguë », en référence au roman de Cheikh Hamidou Kane, pointe sans doute les limites de l’exposition tout entière. S’il est louable de rappeler la figure des tirailleurs sénégalais, force est de constater qu’en dehors de la photographie Thiaroye, 1944 de Diop ouvrant l’exposition et consacrée au massacre par l’armée coloniale française à Dakar de plusieurs centaines de soldats sénégalais, la violence de l’histoire coloniale reste en sourdine. Le propos « décolonial » de l’exposition interroge aussi, tant il est devenu un mantra entonné par de nombreux commissaires d’exposition, ne permettant pas d’y voir plus clair sur le plan esthétique. Il n’est pas sûr que le visiteur qui ne fréquente ni les foires internationales ni les espaces d’art contemporain soit réceptif à un discours l’invitant à scruter ce que serait un récit « [déconstruisant] les visions et récits coloniaux », comme le revendique Ayoko Mensah dans le catalogue. Les photographies plasticiennes d’Aida Muluneh (Éthiopie) ou de Thandiwe Muriu (Kenya) se prêtent ainsi difficilement à une telle grille de lecture. Fort heureusement, quelques œuvres à l’esthétique radicale, à l’image d’une vidéo d’animation du Sud-Africain William Kentridge, d’un triptyque du Béninois Léonce Raphaël Agbodjelou issu de la série Les demoiselles de Porto-Novo, des dessins de Bruly Bouabré (Côte d’Ivoire) ou d’une toile de Moke (RDC) inspirée par Le livre de la jungle, contrebalancent des œuvres cédant davantage aux sirènes du marché. À l’instar des toiles d’Aboudia (Côte d’Ivoire), de JP Mika (RDC) voire de Hilary Balu (RDC), surfant sur une imagerie afrofuturiste ou « sapeuse » plutôt convenue, éloignée des enjeux « décoloniaux » !
— « (Dé)colonisations, des artistes africains interrogent l’histoire », Mémorial de Caen, jusqu’au 11 novembre 2026.