Taper pour chercher

Partager

Hassan Hajjaj investit du 11 septembre au 24 novembre l’intégralité de la Maison européenne de la photographie à Paris. Retour sur cet artiste incontournable de la scène marocaine avec un portrait publié en 2017.

On a tous envie de faire partie de sa « happy family ». Hassan Hajjaj, ce n’est pas seulement un artiste qui mêle sans complexe photo, mode et design d’objet. Derrière lui, c’est aussi toute une tribu de créateurs, chanteurs, musiciens, avec pour devise l’amour sans distinctions d’origine ou de religion. Dernière en date, la diva de la pop Madonna. Alors qu’elle célébrait ses 60 ans à Marrakech, elle a succombé à l’univers décalé de l’artiste maroco-britannique qui l’a photographiée coiffée d’un tarbouche de contrefaçon siglé Louis Vuitton. La photo a récolté quelques 200 000 likes sur le compte Instagram de la chanteuse. Loin d’être un gourou, Hajjaj est en fait un rassembleur d’une modestie déconcertante. Cet éternel admirateur a su depuis vingt-cinq ans constituer son propre club VIP, plutôt « Very Interesting People » qu’accès interdit. A tel point que son nom est quasiment devenu un « label » du cool et de la solidarité. Loin de rester affalé sur son sofa vintage, Hajjaj a su se hisser parmi les 10 artistes africains les plus cotés du marché (Africa Art Market Report 2015).

À l’automne 2017, en parallèle de son « special project » présenté sur la foire 1 :54, il prenait ses quartiers à la Somerset House de Londres avec « La Caravane », qu’il envisageait comme un retour au bercail après plusieurs années à parcourir le globe. « Je succède à Malik Sidibé qui exposait ici en 2016 et ça, c’est déjà un grand honneur pour moi, nous livrait-il. C’est aussi important car c’est mon premier solo show à Londres depuis sept ans. J’ai eu envie de présenter les artistes qui ont croisé ma route ». Et il y en a eu beaucoup. 

Hassan débarque en Angleterre à l’âge de 12 ans alors que son père y travaille depuis qu’il est enfant. A Londres, il découvre un autre monde, mais aussi le racisme qui pousse les jeunes issus de l’immigration à faire bande à part. Le grooving London des années 80, il l’a vécu à fond. En 1984 il créé R.A.P., sa marque de streetwear, l’une des premières du genre. Puis il devient assistant du styliste Andy Blake, et met un pied dans le monde de la photo. « Il y avait aussi beaucoup de soirées où on passait notre musique, où on créait notre propre ambiance. La ville de Londres m’a vraiment inspiré. Et ça définit l’identité de mon travail aujourd’hui. »

Hindi Kahlo, 2011/1432 Courtesy of the Artist

GUIDÉ PAR LE FUN

Son mot d’ordre ? Le « kif ». Hajjaj ne fait que ce qu’il aime, et qu’avec les gens qu’il apprécie. Cette sincérité surprend, lui qui tutoie le Victoria and Albert Museum comme le LACMA, a un atelier-boutique à Londres et un ryad-galerie à Marrakech. Autant de milieux où le spectre de l’argent fait bien souvent basculer dans le cynisme de la productivité. Même sa collaboration avec le géant Reebok semble guidée par le fun : « Avec la designer Melody Ehsani, on a réinterprété le modèle iconique des Pumps, par des clins d’œil à mon univers. Le textile reprend le motif des nattes tressées que j’utilise comme toile de fond dans mes photos, et il y a une main de Fatma sur le côté de la chaussure. C’est assez drôle, moi qui utilise beaucoup la contrefaçon des grandes marques trouvée dans les souks marocains ! Avec ça, on peut dire que la boucle est bouclée. »

Le détournement, c’est un peu sa marque de fabrique. Sa première expo, « Graffix from The Souk » (2001), remplaçait les objets de la pop culture occidentale par des théières et des babouches, déclinées en couleur comme sur des sérigraphies. Ce jeu assez simple lui value le surnom d’« Andy Warhol marocain », une référence au pop art qui lui colle encore à la peau : « Andy Warhol n’est pas une réelle influence. C’est un journaliste qui a fait un jour le rapprochement mais nos intentions diffèrent énormément et je ne m’identifie pas trop à ce titre.  J’ai plutôt aimé le rapprochement lorsque mon ami Rachid Taha, si joueur avec les mots, m’a qualifié d’« Andy Wahloo », qui signifie « Je n’ai rien » en dialecte marocain. » Lorsqu’il signe la déco du bar du même nom, repère incontesté des « modeux » parisiens en pleine période post 11-septembre, le monde arabe n’a pas bonne presse. Sa touche fraîche un brin trashy faites de bidons de peinture transformés en poufs, ou de bouteilles de Coca-cola de toutes les couleurs, séduit. « On peut dire que c’est la graine qui a fait germer tout le reste. Les réactions ont été positives car mon travail était fun, ça n’avait rien de directement islamique ou politique. » Cette recette, il l’a reprend plus tard dans « Le Salon », une installation de ces objets bricolés célébrant la pop culture arabe, à mi chemin du design d’espace et de l’œuvre interactive. Un entre-deux parfois dangereux. Trimballé un peu partout, ce « corner marocain » a été présenté avec plus ou moins de bonheur, parfois dans des versions simplifiées un poil décevante, mais que tout le monde s’arrache. C’est tellement sympa et coloré !

M.U.S.A. (*Marhaba United States of America) (*Marhaba= Welcome), 2009/1430 Courtesy of the Artist

POP ET ENGAGÉ

C’est le risque de la réception du travail de Hajjaj. On ne pourrait en voir que l’aspect divertissant, sans en déceler le potentiel de questionnement de la société d’aujourd’hui. Car son œuvre a aussi un côté plus engagé. Très « girl power », ses photos montrent la femme arabe dans une posture inédite par rapport à l’image véhiculée par les médias occidentaux : les voiles dissimulent des regards décomplexés et la djellaba n’empêche pas de faire de la mobylette (Kesh Angels, 2010) ni de soulever des poids (La salle de gym des femmes arabes, 2016). Et là, les réactions ne sont pas toujours aussi enthousiastes. « Après le 11 septembre 2001, les gens avaient peur de montrer cette autre partie de mon travail, à cause du voile. Puis j’ai persévéré et les regards ont changé. Mais il peut toujours y avoir des remarques désobligeantes, comme lorsque j’ai exposé en 2017 aux Etats-Unis, certains se demandaient comment des femmes pouvaient conduire une moto avec cet accoutrement. Je préfère laisser ce genre de commentaires de côté. » Son engagement, on le retrouve aussi dans l’urgence qu’il ressent à préserver la culture populaire marocaine. Dans le documentaire Karima – A Day in Life of a the Henna Girl (2015), ce marrakchi d’adoption transforme en star l’une de ses premières modèles, figure anonyme de la place Jemaâ el Fna. Sa série de portraits Colors of Gnawa (2016) a aussi permis de sortir de l’oubli des maîtres musiciens traditionnels, que le jeune public a pu redécouvrir au festival d’Essaouira. 

Kesh Angels, 2010/1431 Courtesy of the Artist & Vigo Gallery, London, UK

TU ES DE MA FAMILLE

Même s’il ne performe pas lui-même, la musique est aussi une partie indissociable de son travail photographique. Depuis 2012, Hajjaj compulse dans la série My rock stars les portraits de ses artistes préférés, comme Marques Toliver ou le musicien gnaoui Simo Lagnawi. Un peu comme l’album de famille qu’il n’a jamais eu. « Je n’ai que trois photos de mon enfance, prises dans des studios à Larache ou par des photographes ambulants sur la plage. C’est mon premier contact avec la photographie ». Enfant, il ramassait les chutes de pellicule de film, près des cinémas. « Je me souviens surtout des films indiens et égyptiens, presque tous en couleurs », qui définissent aujourd’hui sa palette acide et contrastée. En décembre 2016 pour son exposition solo à Casablanca à L’Atelier 21, il rendait hommage à la scène marocaine dans Marock stars (2017), avec Hindi Zahra, Dj VAN, Oum, etc. A Marrakech, la galerie Comptoir des Mines lui a laissé carte blanche dans un appartement qu’il a re-décoré et baptisé « Mi Casa Su Casa », pour y inviter ses amis : des photographes peu mis en lumière comme le marrackhi Noureddine Tilsaghani ou le tangérois Rachid Ouettassi. Pour la jeune garde, Yoriyas alias Yassine Alaoui Ismaili est son dernier coup de cœur. « C’est une génération qui n’attend pas après les galeries. Ils se font tout seul sur Instagram et les réseaux sociaux. Ça me donne de plus en plus d’espoir. » Le kif, on vous dit.

Marie Moignard

Tags:

Vous pouvez aimer aussi

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Retrouvez-nous sur Instagram
@diptykmagazine
Instagram n'a pas retourné le status 200.