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Livres : cinq pépites à emporter dans sa valise cet été

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Diptyk a selectionné cinq romans ou récits pour essayer de percer les mystères de l’art, découvrir les arcanes du marché, partir sur les traces des plus grands peintres ou réfléchir aux enjeux de l’art contemporain.

Dans l’intimité des impressionnistes

Pour qui veut prolonger l’exposition « Les couleurs de l’impressionnisme » présentée par le Musée Mohammed VI, on conseillera de se plonger dans le dernier roman de Patrick Grainville, Falaise des fous. On y croise, sous la plume d’un narrateur fictif ayant vécu à Étretat, les figures de Monet, de Pissarro, mais aussi de Courbet ou de Picasso. Restituant l’arrière-plan historique particulièrement mouvementé de ces années 1870-1920, le narrateur Charles Guillemet nous fait pénétrer l’intimité des génies de la peinture, dont on découvre que les divergences idéologiques pouvaient être grandes. En témoignent l’opposition certes amicale entre Courbet et le peintre des Nymphéas, ou les clivages particulièrement virulents entre les dreyfusards et les antidreyfusards, faisant dire à l’auteur qu’être « un authentique créateur n’empêche pas de sombrer dans les délires de la grande laideur ». Mais ce qui retient le plus l’attention reste la quête intérieure qui fut celle de Monet, « celui qui a inventé la lumière du monde », lui pour qui « le dieu de la peinture était le soleil » ; en dépit de l’incompréhension qui accueillit alors la révolution esthétique de l’impressionnisme. Le romancier Huysmans n’y voyait-il pas un amas « d’ophtalmies et de névroses » ? Autres temps, autres goûts.

Patrick Grainville, Falaise des fous, éditions du Seuil, 672 p., 120 DH

Une nuit au musée

Kamel Daoud relate dans Le peintre dévorant la femme une nuit passée au musée Picasso de Paris. Il y découvre la puissance érotique de toiles telles que Le Rêve ou Nu couché à la mèche blonde réalisées par un génie ayant sacralisé la vitalité du corps là où d’autres désacralisent la vie. « Je le sais par ma propre vie : quand un livre est sacré, l’homme ne l’est plus. C’est-à-dire son corps. » Rendant hommage aux principaux modèles de Picasso, qui n’étaient autres que ses propres femmes, le narrateur célèbre la puissance « cannibale » d’une peinture où l’on découvre qu’Éros cohabite souvent avec Thanatos : « Dès lors peindre, c’est tenir tête à Dieu, restaurer peut-être des divinités plus anciennes que le monothéisme. » Cet ouvrage constitue aussi une réflexion passionnante sur les conditions d’apparition du musée et sur sa possibilité dans les pays arabes. Cette « invention occidentale » dont Daoud rappelle qu’elle fut d’abord une « démocratisation de la collection privée de l’Empereur ou du Puissant » signerait toujours la victoire de la culture et de l’art sur les forces de la destruction. « Collectionner, c’est sauver, préserver. Tout musée, dans ce cas, fait face à une barbarie présupposée, implicite. »

Kamel Daoud, Le peintre dévorant la femme, éditions Stock, collection «Ma nuit au musée», 206 p., 220 DH

Recel à Casablanca

L’affaire avait défrayé la chronique judiciaire. Un tableau du Guerchin, peintre baroque de la Renaissance italienne, volé dans l’église de Modène en 2014, avait été retrouvé dans le quartier Hay Hassani de Casablanca. Patrick Soumet s’empare de ce fait divers atypique pour imaginer les circonstances abracadabrantes ayant conduit ce tableau de maître intitulé La Vierge, Saint-Jean l’Évangéliste et Grégoire le Thaumaturge d’un lieu de culte italien à un quartier populaire marocain. Il met en scène trois amis, férus de boxe thaïlandaise : Saad, Lino et Ali, étudiant en histoire de l’art, ayant l’idée folle de dérober ce tableau afin de faire fortune. Nous voilà embarqués dans une savoureuse aventure qui nous mène de Modène à Marrakech, en passant par Marseille et Tanger. Enroulé comme un vulgaire tapis après avoir été enlevé de son châssis, la toile du Guerchin connaîtra moult péripéties plus rocambolesques les unes que les autres. En arrière-plan, le roman dessine les arcanes d’un marché de l’art sans vergogne où les receleurs côtoient des collectionneurs clandestins et des marchands peu scrupuleux. Une pure fiction, vous dit-on !

Patrick Soumet, Le Voleur de Modène, éditions Edilivre, 144 p., 180 DH

Petits meurtres entre artistes

Quelque chose ne tourne pas rond dans le milieu de l’art contemporain. Une ministre de la Culture est assassinée sans mobile apparent. Une critique d’art enquête et se retrouve plongée au cœur d’un vaste trafic d’œuvres d’art pillées dans les zones de guerre du Moyen-Orient. Un étrange collectif appelé RAGE prône le « Retour à l’Art, au Goût et à l’Élégance », vandalisant des œuvres exposées au Louvre, au Mucem ou à la Fondation Vuitton. Un photographe contemporain prolonge ses mises en scène macabres dans un club libertin de la capitale française. Sous les abords d’un roman policier haletant, multipliant les fausses pistes, Hélène Bonafous-Murat, experte en estampes et romancière talentueuse à ses heures perdues, explore à travers une évocation savante d’œuvres classiques et modernes les liens que l’art entretient toujours peu ou prou avec la morale et la subversion qui lui est latente. Au lecteur de suivre une enquête pleine de rebondissements et de s’interroger sur la notion toute relative de bon ou de mauvais goût. D’une brûlante actualité.

Hélène Bonafous-Murat, Avancez masqués, éditions Le Passage, 416 p., 250 DH

Crimes de maîtres

C’est à une véritable enquête « criminartistique » que se livre Christos Markogiannakis en passant en revue une vingtaine d’œuvres emblématiques abritées par le musée d’Orsay, qui toutes représentent des scènes de crime. De la mort d’Orphée sublimée par Gustave Moreau en passant par le martyre de Saint-Sébastien représenté par le peintre René Piot, combinant selon l’auteur « les principes esthétiques nabis et les codes de la Renaissance italienne », jusqu’à ce tableau peu connu de Cézanne, La femme étranglée, qui nous plonge dans l’intimité d’un assassinat domestique, l’auteur, un ancien avocat pénaliste, montre qu’art et meurtre font parfois bon ménage. En s’appuyant sur les principes de la criminologie contemporaine, Markogiannakis revisite de façon savoureuse l’histoire de l’art, tout en nous montrant la permanence des pulsions de meurtre pouvant habiter chacun de nous. Dans la lignée de l’ouvrage de Thomas de Quincey, De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, et d’un précédent ouvrage intitulé Scènes de crime au Louvre, ce livre atypique qui se lit comme un véritable roman policier nous rappelle aussi que l’art constitue aussi la plus salutaire façon de sublimer le mal. Un tableau, après tout, n’a jamais tué personne !

Christos Markogiannakis, Scènes de crime à Orsay, éditions Le Passage, Collection « Beaux-Arts », 256 p., 280 DH

Par Olivier Rachet

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