Nada Shabout :  « D’autres récits, encore méconnus, révèlent la contribution majeure des artistes arabes au modernisme »

Fondé en 1951, le Groupe d’art moderne de Bagdad ambitionnait de forger une modernité artistique irakienne, à la croisée des héritages locaux et des avant-gardes internationales. Au Mathaf, à Doha, l’exposition What Lingers in the Artist Mind retrace l’histoire et l’influence de ce collectif pionnier, dont les archives ont été en partie dispersées ou détruites par les guerres. Entretien avec sa commissaire, l’historienne de l’art Nada Shabout.

Propos recueillis par Meryem Sebti

Dr. Nada Shabout. Photo: Ahna Hubnik
Dr. Nada Shabout. Photo: Ahna Hubnik

Pourquoi est-il important de revenir aujourd’hui sur le Groupe d’art moderne de Bagdad ? En quoi l’exposition « What Lingers in the Artist Mind », que vous avez curatée, nous permet-elle de porter un regard différent sur le modernisme irakien et, plus largement, arabe ?

Le groupe a joué un rôle fondamental dans l’émergence du modernisme irakien, mais il nous permet également de mieux comprendre le modernisme arabe dans son ensemble. Si son nom est relativement connu, son histoire et ses contributions le sont beaucoup moins. Cette exposition, qui réinterprète les deux précédents volets du projet intitulé « All Manner of Experiments », est la première exposition d’envergure à replacer le collectif dans son contexte historique. Elle permet de revenir sur sa formation, son évolution, ses membres, les difficultés qu’il a rencontrées et l’influence qu’il a exercée sur les générations suivantes.

L’exposition retrace le développement du groupe à travers les œuvres de ses deux figures de proue (Jawad Saleem et Shakir Hassan Al Said, ndlr) et les contributions de ses membres fondateurs. Elle suit également l’évolution de sa composition au cours de sa première décennie d’existence, ainsi que les tentatives visant à poursuivre son activité après la disparition prématurée de Jawad Saleem.

Elle explore par ailleurs les relations qui unissaient les artistes, en tant qu’amis, collègues et enseignants, et qui ont favorisé la transmission de leurs idées jusqu’à aujourd’hui, notamment à travers la « génération des années 1980 » des artistes irakiens de la diaspora, puis le renouement des générations contemporaines de la diaspora avec l’Irak. C’est précisément l’importance accordée par le groupe à l’expérimentation, dans un environnement propice à l’élaboration d’une esthétique en constante évolution, qui explique la richesse et la pérennité de son héritage pédagogique. Pour ce qui est de notre compréhension du modernisme arabe, cette exposition offre à la fois un exemple concret, un discours et de nouvelles perspectives esthétiques.

L’exposition ne s’appuie pas uniquement sur des œuvres, mais aussi sur des archives, des recherches et sur ce qui a disparu ou demeure introuvable. Comment ces absences influencent-elles votre manière de raconter cette histoire ?

L’exposition prend en compte les conséquences des guerres et de l’instabilité politique en Irak, ainsi que les pertes d’archives qui en ont résulté. Ces disparitions ont considérablement entravé notre capacité à reconstituer l’histoire du groupe dans son ensemble. Nous ne disposons souvent que de récits fragmentaires, rédigés en arabe par Shakir Hassan Al Said et par l’un des principaux défenseurs du groupe, le critique palestinien Jabra Ibrahim Jabra.

Cette exposition peut donc se lire autant à travers la manière dont elle compose avec ces absences et ces fragments d’histoire qu’à travers les œuvres et les documents d’archives présentés. L’invasion de l’Irak menée par les États-Unis en 2003 a entraîné des destructions culturelles considérables, parfois irréversibles, ainsi que le démantèlement d’institutions. Les conséquences ont été dévastatrices pour l’Irak et sa population et, dans le domaine qui nous intéresse ici, pour les arts visuels.

Il s’agit de la troisième étape d’un projet de recherche présenté successivement à Bard, à NYU Abu Dhabi et aujourd’hui au Mathaf. Que vous permet d’apporter ou de reconsidérer la collection du Mathaf ? Et comment l’exposition a-t-elle évolué au fil de ces différents contextes ?

La collection du Mathaf, qui constitue le fonds d’art moderne irakien le plus important au monde, me permet d’approfondir et d’élargir considérablement le propos des deux précédentes versions de l’exposition.

Elle rassemble non seulement un ensemble beaucoup plus vaste d’œuvres majeures des deux principaux protagonistes du groupe, ses cofondateurs Jawad Saleem et Shakir Hassan Al Said, mais également des œuvres d’autres membres du collectif et d’artistes appartenant aux groupes qui leur ont succédé dans les années 1960 et 1970. Cela me permet de combler certaines lacunes dans le récit du modernisme irakien.

Les recherches menées pour ces trois expositions m’ont permis d’explorer des périodes plus étendues, d’approfondir certains aspects de l’histoire de l’art et d’intégrer de nouveaux artistes afin de restituer les multiples échanges, dialogues, collaborations et tensions qui existaient entre eux.

Ce travail m’a également amenée à réviser certains récits établis grâce à l’étude directe des œuvres. Pouvoir réunir un ensemble aussi riche d’œuvres irakiennes dans un même espace constitue, à cet égard, une occasion rare.

À quels publics souhaitez-vous vous adresser avec cette exposition ? Au-delà des spécialistes déjà familiers du modernisme irakien, comment cette histoire peut-elle trouver un écho auprès des jeunes générations et d’un public plus large, à Doha et dans la région aujourd’hui ?

En tant qu’historienne de l’art, j’espère que cette exposition contribuera à remettre en question les discours dominants sur la formation du modernisme, à favoriser une meilleure compréhension du modernisme irakien et, plus largement, à renouveler le récit de l’histoire de l’art moderne en accordant à d’autres voix la place qui leur revient, en tant que formes de savoir tout aussi légitimes.

J’espère également que les visiteurs du monde entier, qu’ils soient spécialistes ou non, pourront découvrir et apprécier de magnifiques œuvres d’art. J’aimerais qu’ils repartent avec une autre image de Bagdad et de l’Irak.

Cette histoire peut notamment montrer aux jeunes générations de Doha et de la région qu’il existe d’autres récits majeurs, encore largement méconnus, dans lesquels les artistes arabes ont joué un rôle essentiel dans la construction du modernisme. Elle rappelle aussi que l’art a toujours occupé une place importante dans les cultures arabes modernes.

« What Lingers in the Artist Mind : Experiments and Legacies of the Baghdad Modern Art Group », Mathaf Doha, jusqu’au 6 février 2027.

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