Taper pour chercher

Partager

La photographe sud-africaine réactive la tradition du studio en plein air, qui a fait les grandes heures de la photographie africaine et notamment malienne, en la teintant toutefois de mélancolie moderne.

L e parallèle est tentant. Exposés pendant les Rencontres de Bamako, les portraits d’Alexia Webster, avec leurs tentures à motifs, rappellent immanquablement ceux des grands maîtres maliens comme Seydou Keïta ou Malick Sidibé. À l’Institut français du Mali, où elle expose avec quatre autres Sud-Africains dans «Five photographers : A Tribute to David Goldblatt », la photographe sourit de cette comparaison. Elle n’y avait pas forcément pensé, elle qui a commencé en 2011 sa série Street Studios, en parallèle de son métier de photoreporter. Comme souvent, tout commence par une rencontre qui fait écho à une histoire personnelle. « J’ai réalisé plusieurs reportages dans des camps de réfugiés pour les Nations Unies. Un jour, dans le camp de Kakuma au Kenya, une personne m’a interpellée pour savoir où elle pouvait voir les photos que j’avais faites. J’ai dû lui répondre qu’il y avait peu de chance qu’elle les voie un jour. Elle était très énervée. Cette personne vivait dans ce camp depuis 15 ans et était régulièrement photographiée, mais elle n’avait jamais récupéré de photo d’elle ou de sa famille. » Un paradoxe qui émeut la photographe. Petite-fille d’immigrés grecs, Alexia Webster garde comme une relique le portrait de ses grands-parents, tiré dans un studio de Johannesbourg dès leur arrivée en Afrique du Sud dans les années 1940. « C’est la photographie la plus précieuse que je possède. » Elle décide dès lors d’installer un studio ambulant dans les lieux où la photographie de portrait devient aussi une preuve de filiation. « Quand les réfugiés migrent dans un autre pays, c’est très important pour eux de pouvoir prouver qui fait partie de leur famille, car ils n’ont aucun document qui le certifie », note John Fleetwood qui a commissarié l’exposition. Une démarche à rebours de la représentation parfois misérabiliste véhiculée dans les médias. Avec son studio ambulant, Alexia Webster s’isole du contexte pour resserrer la focale sur la dimension familiale et intime de ses modèles.

Charle Kahalalo, qui a fui les attaques dans son village de Masisi il y a un an et qui vit désormais dans le camp de déplacés de Bulengo à Goma, en RDC, pose pour son portrait. Mars 2014. © Alexia Webster

Johannesbourg, république démocratique du Congo, Soudan du Sud, Madagascar, Inde, Mexique, toujours le même protocole : un studio en plein air confectionné avec les tissus ou objets glanés sur place. Le succès est immédiat et spontané. « Quand j’ai posé mon studio à Goma pendant cinq jours, plus d’une centaine de personnes sont venues. C’était un moment très intense et les gens prenaient cela très au sérieux. » Le studio devient alors un lieu de sociabilisation. Là où ses aînés captaient l’effervescence des sociétés post-indépendance, Alexia Webster dit la mélancolie de ceux contraints à l’exil ou des laissés-pour-compte de la mondialisation. Mais sa série dépasse la simple dimension documentaire : de ses mises en scène émanent une plasticité presque picturale. David Goldblatt, qui co-curatait l’exposition « Five photographers » avant sa mort en juin 2018, disait d’elle : « Alexia crée un petit monde de paix presque onirique, dans lequel les gens semblent se trouver eux-mêmes, pour certains comme si c’était la première fois. »

Emmanuelle Outtier

Deux amies posent pour leur portrait à l’angle des rues Cornwell et Hercules à Woodstock, Le Cap. Mars 2011. © Alexia Webster
Bariki Bahati, 19 ans, pose pour un portrait dans le camp de déplacés de Bulengo, près de Goma, RDC. Mars 2014. © Alexia Webster
Nyaloki Mayor, 13 ans, pose avec des fleurs dans un camp de déplacés des Nations Unies à Juba, auSud-Soudan. Mai 2016. © Alexia Webster
Simango Ntsako et son ami posent après une messe dans la rue Kapteijn à Hillbrow, Johannesburg. Octobre 2013. © Alexia Webster
Tags:

Vous pouvez aimer aussi

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Retrouvez-nous sur Instagram
@diptykmagazine
Instagram n'a pas retourné le status 200.