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Abdellah Karroum : « Trilogie marocaine 1950-2020 » est une modeste proposition de relecture d’une histoire complexe

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Sur une initiative commune du Ministère de la Culture et des Sports espagnol et de la FNM, le Reina Sofia présente une grande exposition retraçant l’histoire de l’art post-indépendance du Maroc. En collaboration avec le Mathaf de Doha et son directeur, Abdellah Karroum, à qui il confie le co-commissariat, le musée espagnol expose une soixantaine d’artistes, toutes générations confondues. Des pionniers de la modernité comme Farid Belkahia ou Mohamed Melehi aux artistes contemporains engagés comme Mustapha Akrim ou Randa Maroufi, “Trilogie marocaine 1950 – 2020” offre une relecture personnelle de l’histoire complexe des arts au Maroc. Entretien avec Abdellah Karroum.

Vous proposez actuellement au musée Reina Sofia une lecture personnelle de l’histoire de l’art marocaine des 70 dernières années. Quel est le propos de cette exposition que vous présentez sous forme de trilogie ?

Avant toute chose, je tiens à préciser que l’exposition « Trilogie marocaine 1950-2020 » est une modeste proposition de relecture d’une histoire complexe : celle de l’art au Maroc, inséparable de l’histoire sociale et politique du pays. Les trois chapitres de cette trilogie s’inspirent des grands évènements qui ont jalonné l’histoire du Maroc, mais s’attachent aussi aux ruptures générationnelles qui ont alimenté l’essor de tendances artistiques fortes.

Il y eut d’abord une rupture avec l’hégémonie coloniale. Nous l’avons vu à travers les œuvres de Ahmed Cherkaoui, Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Chabâa. Puis une rupture avec la politique culturelle du Maroc. Cela se traduit dans les œuvres engagées de Kacimi, Toujani, Hafid. Troisième rupture enfin : celle faite avec la “festivalisation” des arts mais aussi vis-à-vis des générations précédentes devenues complices du statu quo de la politique culturelle et de la marginalisation de l’art engagé durant les années de plomb. Cette dernière génération s’est prise en charge par la création d’espaces de rencontres et de diffusion flexibles et inclusifs. Donnons l’exemple de la Source du Lion initiée par Hassan Darsi à Casablanca, de la Cinémathèque de Tanger par Yto Barrada et, si je puis me permettre, de L’appartement 22 à Rabat (créé par Abdellah Karroum, ndlr). Ces trois ruptures sont aussi applicables au théâtre, à la littérature, au cinéma et à la musique.

Ahmed Cherkaoui,1963, Les trois sœurs, huile sur toile, courtesy Mathaf (Arab Museum of Modern Art, Doha)

Quel rôle joue cette exposition dans la programmation “études post-coloniales” du Reina Sofia ?

Le Reina Sofia à Madrid est une institution qui mêle recherche historique et service public. Le travail curatorial rejoint le rôle éducatif que doit tenir une institution culturelle. C’est aussi sur cette dimension pédagogique que le Mathaf à Doha se positionne, et c’est sûrement une des raisons de cette collaboration.

Le travail sur les modernités multiples et sur les scènes artistiques internationales est déjà bien engagé par le Reina Sofia, mais jusqu’ici le musée s’est concentré sur les pays d’Amérique Latine. Cela s’explique probablement par les liens culturels avec des pays qui, à un moment donné, ont été colonisés par la puissance ibérique. Dans le cas du Maroc, il est important de garder à l’esprit que l’histoire contemporaine de l’Espagne est intimement liée au Maroc. Le trauma de la guerre du Rif, et la dictature de Franco qui en est le résultat direct, pèsent énormément dans l’imaginaire du peuple espagnol. Les institutions culturelles espagnoles ont récemment commencé à s’intéresser à l’Afrique du Nord et au Maroc en particulier. Il y a eu plusieurs projets incluant des artistes marocains aux îles Canaries ou à Séville. En 2014, le MACBA de Barcelone a ouvert l’exposition «Sous nos yeux : une autre histoire du Rif ».

En présentant « Trilogie marocaine 1950-2020 », le Reina Sofia offre au public espagnol l’opportunité de découvrir l’histoire de l’art du Maroc, un pays qu’il imaginait surtout comme une source de main-d’œuvre et de cannabis.

"Trilogie marocaine, 1950-2020", Musée Reina Sofia - Madrid. Vue d'exposition avec une œuvre de Yto Barrada.

Tanger, Casablanca, Tétouan, quel a été le rôle spécifique de ces trois villes dans l’histoire récente de l’art marocain ?

En réalité, l’art existe depuis toujours dans chaque ville du Maroc  et même dans les campagnes. Si nous regardons seulement le XXe siècle, Oujda a par exemple accueilli, dans les années 1920, l’une des premières écoles d’art. De même, Marrakech a eu un salon d’art dès les années 1930.

Mais l’exposition met particulièrement en avant Tanger, Tétouan et Casablanca car ces trois centres de la vie culturelle ont vu l’émergence de scènes plus ou moins structurées qui ont permis aux créateurs de différentes disciplines de se rencontrer, et aux artistes de s’associer aux activités et parfois aux politiques culturelles officielles.

Ce sont aussi ces centres qui ont permis la rencontre du local et du global : à Tanger, les musiciens de Jajouka rencontrent les Rolling Stones, Mohamed Choukri Paul Bowles et Yacoubi les artistes de la Beat Generation. À Casablanca Melehi et Chabâa travaillent avec l’anthropologue néerlandais Bert Flint tandis qu’Abdellatif Laâbi collabore avec l’artiste libanaise Etel Adnan. Plus récemment, l’Institut National des Beaux-Arts de Tétouan a joué un rôle dans la formation de plusieurs générations d’artistes venant de tout le Maroc, surtout du Nord et de l’Est.

"Trilogie marocaine, 1950-2020", Musée Reina Sofia - Madrid. Vue d'exposition avec une œuvre de Yassine Balbzioui.

Vous semblez tisser des relations étroites entre villes, artistes et mouvements artistiques. Mais il y a aussi dans cet écosystème des revues d’art. Quel rôle jouent-elles dans le développement d’une scène artistique ? 

La presse culturelle, et les publications en général, jouent bien entendu un rôle fondamental. La revue Souffles a été cruciale pour les artistes, poètes et penseurs marocains, à une époque où la publication imprimée était un outil d’action. Le papier a une dimension mémorielle : si la revue Souffles est un poème déclamé dans le contexte des années 1960, elle fait encore écho aujourd’hui. L’exposition « Trilogie marocaine 1950-2020 » présente également d’autres publications comme Lamalif, Intégral, Cinéma 3, Al-Thaqafa Al-Jadida, et bien d’autres, qui ont impliqué des artistes de toutes les disciplines.

Une publication comme Diptyk est aussi importante dans sa relation avec l’actualité artistique mais aussi par son potentiel historiographique. C’est en ce sens que la proximité des éditeurs avec les artistes est cruciale. Aujourd’hui, ce sont les publications digitales qui permettent d’engager le débat, à une vitesse extraordinaire. Il est important que ces espaces de dialogue existent, et il est encore plus essentiel qu’ils jouissent d’une plus grande indépendance vis-à-vis des idéologies et des systèmes de contrôle économique et politique. Une revue peut assurément être un espace de documentation d’une époque.

Propos recueillis par Meryem Sebti

« Trilogie marocaine 1950-2020 », Reina Sofia, Madrid, jusqu’au 27 septembre 2021

Co-curatée par Manuel Borja-Villel, directeur du musée Reina Sofia (Madrid) et Abdellah Karroum, directeur du Mathaf (Doha).

Avec les œuvres de Mohamed Abouelouakar, Etel Adnan, Mohamed Afifi, Malika Agueznay, Mustapha Akrim, Ahmed Amrani, Mohamed Ataallah, Yassine Balbzioui, Yto Barrada, Farid Belkahia, Fouad Bellamine, Baghdad Benas, Hicham Benohoud, Ahmed Bouanani, Mustapha Boujemaoui, Mohamed Chabâa, Ahmed Cherkaoui, Mohamed Choukri, Hassan Darsi, Bachir Demnati, Mostafa Derkaoui, Mohamed Drissi, Moulay Ahmed Drissi, André Elbaz, Mohamed El Baz, Khalil El Ghrib, Badr El Hammami, Touhami Ennadre, Safaa Erruas, Ali Essafi, Ymane Fakhir, Mounir Fatmi, Jilali Gharbaoui, Souad Guennoun, Mustapha Hafid, Mohamed Hamidi, Mohssin Harraki, Fatima Hassan, Soukaina Joual, Mohamed Kacimi, Maria Karim, Leila Kilani, Faouzi Laatiris, Miloud Labied, Mohammed Laouli, Ahmed el Maanouni, Randa Maroufi, Najia Mehadji, Mohamed Melehi, Abderrahman Meliani, Houssein Miloudi, Mohamed Mrabet, Sara Ouhaddou, Rachid Ouettassi, Bernard Plossu, Karim Rafi, Mohamed Larbi Rahhali, Younes Rahmoun, Abbas Saladi, Tayeb Saddiki, Chaïbia Talal, Latifa Toujani, Ahmed Ben Driss el Yacoubi.
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