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[Portfolio] Hicham Gardaf, réfugié de la modernité

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Le photographe tangérois est l’un des artistes les plus talentueux de sa génération. Retour sur le parcours sans faute d’un jeune homme discret aux prises avec les contradictions de la modernité marocaine.

© Julien Benard, Londres 2017

On pourrait le qualifier de « héros très discret ». Cela ferait certainement rougir son visage aux allures de baby face, malgré sa petite trentaine. Grand échalas à la douceur attendrissante, Hicham Gardaf n’en mène pas moins une carrière de photographe international avec détermination, depuis ses débuts en 2010. Alors étudiant en sciences économiques à Tanger, il commence à travailler à la librairie Les Insolites. Dans le giron de sa directrice Stéphanie Gaou, infatigable dénicheuse de talents, il découvre la photographie à travers le livre. Les stars de l’agence Magnum sont ses premiers modèles : Harry Gruyaert et son approche de la couleur au Maroc dans les années 70, les portraits socio-décalés en noir et blanc du Suédois Anders Petersen. Est-ce aussi l’esprit « analogico-nostalgique » de Tanger, où flottent encore les fantômes de Bowles et Choukri ? Toujours est-il qu’après avoir produit des milliers d’images avec son premier numérique, Hicham Gardaf choisit la lenteur et l’exigence d’un Nikon F3 argentique. Il devient alors un « réfugié de la modernité », investissant une technique ancienne et en perte de vitesse.

Très vite, comme beaucoup de photographes de sa génération, c’est son extime qu’il donne à voir, un « intime de l’extérieur » comme l’a théorisé le curateur Yvon Langué dans « Extimacy », son expo solo à la Galerie 127 en 2013. Probablement trop pudique pour photographier son propre refuge familial, Gardaf se tourne vers sa rue, ses amis, son quartier. Un premier travail qui séduit Nathalie Locatelli, directrice de la Galerie 127 à Marrakech : « Touchée par la grâce qui se dégageait de ce jeune homme, j’ai senti que je pouvais l’aider dans son désir d’entrer en photographie. N’ayant jamais fait produire son travail de manière professionnelle, je lui ai présenté des tireurs, nous avons organisé ses séries… »

Vagrant Asleep in a Park, série La pelouse est mon dernier refuge, 2017, tirage chromogène, 47 x 59 cm Courtesy de l’artiste / Galerie 127
UN ÉTERNEL CHANTIER

 

Comme pour Safaa Mazirh, Locatelli a immédiatement misé sur le talent de Gardaf en lui ouvrant le réseau des foires et expos internationales. Sa première série, Tangier Diaries, se fait remarquer. Avec ses compositions nerveuses où les visages s’offrent sans concession et où les corps sont souvent tronqués, c’est déjà un Tanger en mouvement que Gardaf dessine à gros traits. Ce sera le fil rouge de sa démarche, jusque dans ses images qui dénoncent l’urbanisation anarchique en bordure de la ville.

Le travail de Hicham Gardaf, pourtant si léché, est un éternel chantier. Ses « carnets de Tanger » sont un livre ouvert qu’il ne cesse d’enrichir. En 2014, il commence à parcourir le Maroc en promeneur, braquant sa chambre photographique sur les « temps modernes » d’un pays pris entre tradition et mondialisation. Ses portraits et paysages, comme suspendus, livrent son sentiment sur l’effrayante transformation des zones périurbaines, grignotant une nature jusque-là préservée. Sa nouvelle série, entamée en 2017, dresse le portrait de bâtiments abandonnés aux alentours de Tanger, souvent en ruines, témoins de l’absurdité de pratiques parfois frauduleuses (blanchiment d’argent, corruption). Influencé par la photo documentaire du patrimoine industriel de Bernd et Illa Becher, ses compositions en noir et blanc ressemblent à des toiles géométriques, presque abstraites : « J’étais fasciné par l’étrangeté de ces bâtiments, comme ces dos d’immeuble sans fenêtres qui deviennent des sortes d’objets, des sculptures dans l’espace, on ne sait pas exactement ce que c’est. »

Dans ces zones délaissées se livre surtout un combat silencieux. « J’ai vu Tanger se transformer de façon inhumaine, et je le vois encore tous les jours. C’est presque une autodestruction, cette ville est en train d’étouffer. Je vois aussi comment les Tangérois s’approprient des lieux qui ne leur sont pas destinés, un carré d’herbe sur un rond-point ou devant un immeuble qui n’appartient à personne, aussi investis par les migrants ou les SDF. Dans ces espaces urbains peuplés, ces nouveaux abris montrent le besoin que l’humain a de se reconnecter à la nature. » En témoigne le diptyque La pelouse est mon dernier refuge : un homme dissimulé par une couverture verte se fondant avec le gazon et un lit de fortune fait de car- tons. En empathie avec ces autres « réfugiés de la modernité », Gardaf livre « une écriture poétique, comme le définit Nathalie Locatelli, qui cache en partie un engagement ‘civique’, plus que politique. »

Série The Red Square, 2014 - 2015, tirage pigmentaire sur papier baryté, 80 x 80 cm Courtesy de l’artiste / Galerie 127
RED SQUARE

 

Un peu à son image, celle du jeune adulte qui se cherche, son style évolue vers des esthétiques parfois radicalement opposées : Hicham Gardaf fait ses classes en copiant les grands maîtres, comme auparavant les aspirants artistes dans les ateliers. La street photo en noir et blanc de Garry Winogrand, l’apologie du vide et du banal dans les photos couleur d’Eggelston, les images documentaires au format carré d’Yto Barrada sur Tanger. Une assimilation parfois à la lisière de la citation, mais qu’il assume totalement : « Pour moi, c’est tout à fait normal. Quand on aime un travail, il reste avec nous, de façon consciente ou inconsciente, et forcément cela se reflète dans ce qu’on va faire après. »

Gardaf a la force tranquille d’un loup solitaire, mais n’est pas fermé à l’idée de jouer collectif. En 2016, il inves-tissait avec le collectif Think Tanger un quartier périphérique tangérois pour présenter Red Square, sa première installation qui fait dialoguer ses photos de murs rouges, typiques des nouvelles constructions précaires, avec les lieux où ils ont été photographiés. Aujourd’hui installé à Londres, ses projets restent tournés vers l’espace public.

Marie Moignard – diptyk #44

Untitled #3, série Untitled, 2017, tirage argentique sur papier baryté, 47 x 59 cm Courtesy de l’artiste / Galerie 127
Untitled #10, série Untitled, 2017, tirage argentique sur papier baryté, 47 x 59 cm Courtesy de l’artiste / Galerie 127
Untitled #14, série Untitled, 2017, tirage argentique sur papier baryté, 140 x 110 cm Courtesy de l’artiste / Galerie 127
Untitled #11, série Untitled, 2017, tirage argentique sur papier baryté, 140 x 110 cm Courtesy de l’artiste / Galerie 127
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