Pour la première fois de son histoire, la Biennale de l’image en mouvement de Genève se tient hors de Suisse, à Tunis. Accueillie par Jaou, la manifestation réunit seize nouvelles commandes d’artistes d’Afrique, du monde arabe, d’Asie et d’Amérique latine dans une ancienne caserne ottomane. Une collaboration internationale ambitieuse, mais aussi une exposition qui renouvelle les façons de présenter l’art vidéo, en faisant de l’architecture une partie intégrante des œuvres.
Par Olivier Rachet
Le lieu est tout sauf anodin. Situé en plein cœur de la médina de Tunis, à quelques pas de la mosquée Zitouna, la Caserne El Attarine est un vestige, entièrement rénové, de la période ottomane. L’origine de cette structure militaire est étroitement liée « à l’histoire du corps des janissaires ottomans, au système du dervichisme qui impliquait l’esclavage d’enfants à des fins militaires, et à l’ordre soufi des Bektachis », précise le catalogue de l’exposition « Becoming the Ocean » curatée par Lina Lazaar, directrice de Jaou, et Andrea Bellini, directeur de la Biennale de l’image en mouvement de Genève.
Ce lieu chargé d’histoire accueille 16 artistes qui pour la plupart, précise Andrea Bellini, « ne viennent pas des territoires historiquement privilégiés depuis lesquels l’art contemporain occidental a construit et imposé son discours. Beaucoup viennent de régions longtemps considérées comme périphériques – l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie, l’Amérique latine, ou de leurs diasporas ».
De façon convaincante, plusieurs vidéastes choisissent de transposer l’espace qui leur est alloué, en en modifiant la fonction première. Ainsi l’artiste namibienne Hildegard Titus transforme-t-elle les lieux en une salle de classe pour aborder dans sa vidéo Mbwiti, dont le titre renvoie au peuple Aawambo originaire du centre-nord de la Namibie, la question de la perte de la langue maternelle en contexte colonial. « La scénographie de mon travail s’articule autour de la salle de classe, car c’est dans ce cadre que débutait l’endoctrinement religieux et culturel. Tout ce qui n’était pas chrétien – et, par extension, blanc – était diabolisé et frappé d’exclusion », confie l’artiste, ajoutant avoir opté pour le rose et rouge, « car ces couleurs rendent hommage à la tradition qui consiste à enduire le corps de pigments rouges lors de diverses cérémonies ou à des fins esthétiques ». Plus terre-à-terre, le choix de l’artiste brésilien Paulo Nazareth d’associer les lieux à une salle de cinéma baptisée Tropical est-il sans doute trop littéral.
Une architecture au service des oeuvres
Parfois, de simples objets – une pièce textile, un amas de parpaings, un ventilateur – suffisent à apparenter l’espace de projection en une installation d’art contemporain. Parmi les scénographies les plus marquantes, citons celle de l’artiste soudanaise Leena Habiballa dont la vidéo Unstrung évoque, à partir d’un savant travail d’intervention sur des images d’archives, les forces contradictoires à l’œuvre dans la guerre au Soudan. « De chaque côté de l’écran se dresse une barricade déconstruite, constituée de parpaings, de gravats, de sable, de tôle ondulée et de pneus », commente l’artiste. « Ce que j’espère faire ressortir ici, c’est la simultanéité de la révolution et de la contre-révolution, le fait qu’il s’agisse de luttes de pouvoir entremêlées plutôt que d’évènements distincts et successifs ».
Avec ses différents espaces qui s’organisent autour d’une cour intérieure rappelant celle des fondouks, la Caserne El Attarine se distingue par son architecture épurée, ses nombreuses colonnades et plafonds voûtés dont certains artistes, plutôt animés par un souci documentaire, savent tirer habilement profit. Ainsi de la cinéaste palestinienne Sarah Zeryab dont la vidéo Notes on Camps, mêlant images d’archives et images documentaires réalisées dans le camp de réfugiés de Yarmouk (Syrie), évoque les figures de martyrs palestiniens. L’artiste tunisien Younès Ben Slimane choisit pour sa vidéo Grounds for Mourning un dispositif plus frontal. Ses longs travellings rappelant le cinéma de Resnais évoquent les vestiges de l’ancien bagne français Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, avec un souci mémoriel qui prend ici tout son sens. « J’ai choisi une scénographie qui prend appui sur ce que l’architecture de la caserne offre déjà, explique-t-il, ses cadres, ses passages et ses matières pour y inscrire les images. Dans la première salle, le film est projeté directement sur le mur, sans ajout de cimaise. Les colonnes et la voûte dessinent un cadre autour de la projection, dont la lumière seule éclaire l’espace ». Qui prétendra que l’art vidéo ne rivalise pas avec les installations parfois poussives de l’art contemporain ?
Jaou Tunis, jusqu’au 22 novembre 2026.
Exposition « Becoming the Ocean », en collaboration avec la Biennale de l’image en mouvement de Genève, Caserne El Attarine
Exposition « Undertow » curatée par Amanda Abi Khalil et Danielle Makhoul, avec notamment Badr El Hammami, Imane Djamil, Bouchra Khalili, Randa Maroufi, Sara Sadik ou Valentin Noujaïm, B7L9
Exposition « Images de Syrie, Palmyre, Alep, Damas » de Michel Eisenlohr, Institut français de Tunis