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Qatar: un musée pour s’ancrer dans l’histoire

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La «rose des sables» de Jean Nouvel inscrit Doha sur la carte des grands musées du monde. Architecture audacieuse et muséographie du futur content l’histoire du jeune émirat, depuis la préhistoire jusqu’à son entrée dans la modernité.

À l’image de la démesure des Émirats, les chiffres donnent le vertige : 40 000 m2de surface, 539 pétales formés par 76 000 panneaux de 3 600 tailles différentes, en béton armé de fibres de verre haute performance. « Ce bâtiment est à la pointe de la technologie, à l’instar du Qatar », assène son architecte, lauréat du prestigieux prix Pritzker en 2008. « C’est un instant historique, après dix ans de travail où nous n’avons pas limité notre imagination. Nous espérons que tous les visiteurs trouveront ce à quoi ils aspirent, pour découvrir l’histoire et les traditions du Qatar, mais aussi son aspect moderne et son ouverture sur le monde », annonçait Sheikha Al-Mayassa Al-Thani, la directrice de l’agence Qatar Museums, lors de l’ouverture.

Le Musée national du Qatar accueille les visiteurs à l’extrémité de la corniche de Doha. Au sortir de l’aéroport, la « rose des sables » s’étire tout en longueur, à l’image de la géographie de la péninsule qatarie, comme une carte de visite. Alors que Jean Nouvel inaugurait en novembre dernier le Louvre Abu Dhabi, voulu comme le premier « musée universel », sa vision pour le Qatar était tout autre. Avant de prendre modèle sur les pétales formés aléatoirement par la cristallisation de la roche, la première proposition de Jean Nouvel consistait en un musée encore plus audacieux, puisqu’il devait être… souterrain ! La légende veut que l’émir Sheikh Hamad bin Khalifa Al-Thani ait alors répliqué : « Mais

je ne peux pas voir le musée ! ». L’architecte français aurait alors révisé sa copie pour cueillir littéralement l’idée d’une forme minérale. La rose des sables, bien connue des Qataris mais aussi de tout ce que le monde arabe compte de déserts, du Maroc à l’Irak, apparaît déjà comme un choix rassembleur.

Ce sable, c’est un rappel évident de l’esprit du désert. Quand on est dans ce musée, il faut regarder partout. » Dans les galeries d’expositions, on retrouve les mêmes pans découpés et agencés de façon asymétrique que sur les façades. Le lien continu entre l’extérieur et l’intérieur produit une architecture organique, immersive, presque utérine. Les sols inclinés donnent plus l’impression d’explorer un site naturel qu’un musée sorti de terre.

Adam Weinberg, directeur du Whitney Museum of American Art de New York, nous livrait l’essence de la muséographie du XXIe siècle : « Le musée n’est plus un lieu. Aujourd’hui, c’est une idée. » C’est dans ce sens que le studio de Jean Nouvel a signé la scénographie du Musée national du Qatar car, selon l’architecte français, « on ne peut pas travailler sur le contenant sans travailler sur le contenu. L’architecture n’est pas seulement une question de style, c’est aussi une question de sens ». La directrice du musée, Sheikha Amna Al-Thani, renchérit : « Nous souhaitions apporter un aspect participatif à l’expérience de la visite, pour aider à la compréhension de la culture qatarie ». Projetés sur les parois incurvées des galeries, huit films commandés par le Doha Film Institute à de grands noms comme Jacques Perrin ou Abderrahmane Sissako, donnent corps à cette vision contemporaine d’un musée accessible à tous, en sublimant les traditions par la création. La part belle est faite aux matériaux interactifs à disposition des enfants qui ne sont pas exclus du parcours de visite, au contraire des grands musées occidentaux qui les relèguent souvent à des espaces séparés.

DOHA RÊVÉE

En parallèle de cette modernité affirmée, les collections déployées tentent d’inscrire Doha dans l’histoire comme un plaidoyer, depuis le Qataraspis deprofundis, un poisson vieux de 400 millions d’années découvert en 1958 sur les côtes qataries, jusqu’à l’autruche d’Arabie, espèce disparue dans les années 60, en passant par l’époque bénie de la pêche à la perle, apparue lors de l’époque romaine. Les objets de la collection font davantage penser à ceux d’un musée célébrant l’artisanat, mais on y trouve quelques pépites, comme un collier ayant appartenu à Jackie Kennedy ou une parure de mariée marocaine.

Les dernières salles dédiées à l’histoire contemporaine du Qatar font quelque peu redescendre l’enthousiasme. Peut-être est-il difficile de figurer le cours de la perle qui s’effondre lors de la crise de 1929 et l’entrée du pays dansla modernité ? La découverte des premiers gisements de pétrole en 1935, puis de gaz dans les années 70, est illustrée de façon scolaire par quelques machines et objets, des frises et des coupures de journaux. Dans la galerie d’exposition temporaire, « Making Doha – 1950-2030 » répond de manière plus intéressante à ces questions. Concoctée par l’architecte hollandais Rem Koolhaas – qui vient de signer la Bibliothèque nationale du Qatar –, son bras droit Samir Bantal, d’origine marocaine, et la curatrice qatarie Fatma Al Sehlawi, cette exposition dresse le portrait de la capitale à travers ses meilleurs projets architecturaux, réalisés ou non. On y découvre ce qu’aurait pu être la fameuse bibliothèque nationale si la proposition de l’architecte japonais Arata Isozaki avait été choisie, ou encore l’étonnante demi-ellipse du National Photography Museum (non réalisé), mais
aussi la maquette de Zaha Hadid pour le MIA (Musée d’art islamique), sur l’emplacement actuel du Musée national du Qatar, finalement construit par Ieoh Ming Pei sur une île artificielle à quelques encablures. Alors que le Qatar se prépare à accueillir la Coupe du monde de football en 2022, avec pas moins de sept stades en construction, « Doha est un champ d’expérimentation, analyse Samir Bantal. Montrer l’architecture réalisée et non-réalisée révèle une communauté de pensée, une vision globale qui va plus loin que ce à quoi ressemble la ville aujourd’hui, entre ce qui est exclusivement développé
par le marché, et ce à quoi elle pourrait ressembler si l’État pouvait assumer toutes ses ambitions. » En projet, on compte le Children’s Museum, mais aussi un musée pour la ville nouvelle de Lusail, accolée au nord de Doha.

 

Musée national du Qatar, Doha. «Making Doha – 1950-2030», exposition de Rem Koolhaas, Samir Bantal et Fatma Al Sehlawi, 2019.

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